Extrait:
A Miami, j’ai pris le parti du quotidien, au fil de l’eau et des flyovers, en roue libre, attentif, amusé, réservé, en embuscade, avec méthode : balancer sur le mot à mot, avancer sur des phrases retournées, détournées, retenues, remonter à temps, respirer. Délier la main qui écrit. Je dispose de ce temps libre de l’esprit entre mille choses à faire. J’ai du papier, un crayon et je m’arrête en bord de route ou en bord de table, j’occupe les lieux de mes visions et, à l’arraché, entre deux regards, je plonge à traits tendus dans le ciel qui s’effile immensément autour de moi. J’ai des impressions fugitives d’histoires qui ne sont pas les miennes et qui, pourtant, me concernent. Je m’arc-boute à l’à-pic de mon instinct pour penser qu’ici, à Miami, des mondes se défont les uns contre les autres, les uns dans les autres et que, foin du résultat, il en restera ce que l’on en a aimé y compris dans la détestation que ces mondes suscitent. Mes amis me le rendent bien qui ne m’invitent plus. Mais chaque jour je passe un pont et dans cette élévation douce vers le vide du ciel, je comprends les raisons de mon choix : respirer chaque fois que je tombe du ciel, respirer et me relever.
Des mondes et des rêves se défont dans la compagnie des étoiles et des orages. A Miami, les rencontres sont intermédiaires, entrelacées de surprise et d'oubli et Ocean Drive finit sur une impasse. Mais il faut entendre le vent chaud dans les palmiers qui, d'un jour à l'autre, surgissent par miracle et les sautes du vide sur le plein, pour comprendre qu'il n'y a pas d'issue pour les rêves d’un nouveau monde. "Toutes les communautés recherchent la reconnaissance sociale comme un signe lancé de plus loin que l’espace externe, de plus loin que l’air atmosphérique, en amont de la naissance : signe d’appartenance. Ours, alouettes, femmes, homosexuels, malades, mendiants, errants, musiciens, peintres, écrivains saints, ne vous signalez pas aux pouvoirs politiques." écrit Pascal Quignard. A Miami, ici plus qu’ailleurs, revenir aux origines, déceler ce qui-n’est-pas-d’ici, interpréter les infimes différences de ce qui-est-à-l’origine, décheveler les reconnaissances des signes trompeurs ou de ce qui-n’est-pas-reconnu. La vie est à brûle-pourpoint et la vie brûle en raison des rêves qu’elle ne porte plus. Ne vous signalez pas mais déferlez tête haute, bras ouverts vers vos démons dans les avenues qui ne sont pas les vôtres, avancez sur ce bout de chemin en prévision des profusions nouvelles qui vous submergeront. Je m’arrête au flanc des murs dressés d’ombre dans un angle silencieux, j’arpente mentalement les signes, les redondances, toutes ces traces adjacentes qui dessinent les oppositions et je devine les filigranes antagonistes qui se forment sous le tain des miroirs diaphanes des devantures fluorescentes de Lincoln Road, les transparences des rêves sur la vie, les transparences indicibles des corps projetés les uns contre les autres qui se croiseront sans se voir.
Je suis dans l’atelier du peintre. Le modèle habite
le peintre au fond des yeux, du haut de leurs sentiments, mais un modèle silencieux et un peintre malhabile pour des ébauches de fond en comble ramenées à coups de pinceau, à coups de mots à la surface de leur assentiment à être deux, partagés, éloignés, en aparté. C’est le piège de l’atelier d’être un entre-deux. Des vies vont se défaire et d’autres passer de l’une à l’autre, des vies et des mondes qui s’éloignent en contrepartie de leur défaite, d’autres qui se joignent dans les abris précaires des preuves qu’ils s’échangent. Je reprends la route après avoir fumé une cigarette en regardant Downtown s’illuminer de crépuscules flamboyants sur fond d’orages noirs et je sais qu’au prochain virage je passerai un pont - une élévation - qui me confirmera encore que le ciel qui surgit devant moi, un ciel intact qui s’élève du fond de l’horizon bleu sur blanc, blanc sur noir, est la respiration tranquille de mes pensées à demeure.


