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ANTISOCIAL

A peine troublée par le ronflement qui émane du lit inférieur, la mouche s’applique à une ultime circonvolution autour de l’ampoule nue, seul halo de lumière cognant sur des murs blêmes. Assis en tailleur sur le matelas de mousse douteuse, l’homme penche la tête régulièrement, tout appliqué à mimer les délicieuses courbes. Par courts instants, la légère vibration de l’insecte entre en résonance avec le souffle bruyant qui pollue l’air vicié des corps entassés dans les quelques mètres carrés, et cela semble rendre l’homme pensif, cette incongruité de la mouche attirée par l’incandescence. Il est si tôt que l’on ne saurait dire si la nuit va réellement céder à l’aube d’un nouveau jour tant cet univers estompe sournoisement les heures au fil de journées toutes semblables. La vérité, c’est que le temps n’y a plus cours. Sauf aujourd’hui.
L’homme regarde la mouche s’enfuir avec un soupir tranquille, puis il se fond corps et âme dans le silence. Il se dit que le ronflement a cessé, que la nuit vient de reprendre ses droits un court instant. Mais une autre sorte de mouche vient de percer le clair obscur entre les rangées de lits métalliques, avec un halo tel un laser. Celui inquiet de l’oeil du maton. L’homme soupire de nouveau dans une nouvelle rotation de la tête et son craquement de vertèbres, à lequel répond comme en écho : le grincement du verrou de la porte.

La nuit vient de se sauver définitivement.

- Debout messieurs, c’est sept heures.
- Je suis là, chef.
- C’est vous ? Antonio Debarre ?
- Oui chef, mais je ne vous attendais pas si tôt. Le service général n’est pas encore passé et je n’ai pas d’eau pour me laver et me raser.
- Je n’y peux rien, mon vieux, vous verrez ça avec le greffe.

Couloirs du matin, chariots qui roulent poussés par des fantômes hagards et résignés. Grilles qui grincent et haut-parleurs qui grésillent. Senteurs des coursives encore tièdes des rondes de nuit. L’homme marche bien droit, ajuste le col de sa chemise fripée, et se dit que cet endroit a une odeur particulière ce matin.

Bruits de clefs encore et toujours, et ça résonne entre les murs peints d’un jaune si pale qu’on ne saurait y lire le moindre horizon. A l’intérieur du carton étiqueté, l’homme soupèse un costume gris clair froissé. Il soupire après un regard blasé à l’encontre du gardien mal réveillé, puis se déshabille lentement, avec des gestes sûrs et précis. Il s’ajuste le col de la chemise jaunie une dernière fois d’un air satisfait. Il y a dans son dénuement, une morgue qui trouble son gardien.

Les deux gendarmes affectés au transfert observent, mal à l’aise, le prisonnier narquois qui tend ses poignets en regardant droit devant lui, vers l’immense portail vert. Au greffe, on regarde encore un peu l’étrange trio qui s’éloigne dans le petit matin brumeux. Le Kangoo marine est garé si prés que l’on s’y engouffre sans un mot prononcé de part et d’autres.

Le colosse qui tient la laisse des menottes, à bien de la peine à caser ses jambes tellement l’habitacle est étroit pour un homme de sa taille, et même le képi enlevé, il doit baisser la tête en avant en grommelant. Son collègue plus âgé et de taille moyenne, quoique corpulent, profite lui de l’espace avant, tout en matant narquois son jeune collègue par le miroir de courtoisie.









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