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Inscrit le : 13/05/2008
Messages : 1216
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Crachin de Nantes
Six années étaient passées et il ne reconnaissait plus le quartier : ce territoire gagné au rythme des bagarres. Il y avait les générales où l’on pouvait y aller au tournevis et à la barre de fer. Le stade de foot, qui servait de terrain neutre entre la bande du Pin Sec et celle du Grand Clos, gardait la mémoire de ces rixes furieuses.
Là naissaient les chefs, à l’égide de leurs capacités à la stratégie. Puis venait l’heure des défis, quand la meute réclamait son dû. Un cercle se formait en attendant les deux combattants et là, les pari, les commentaires, faisaient taire dans un étrange consensus, les ennemis de la veille. Puis d’un seul coup, la nervosité montait d’un cran dans l’obscurité. Il faut dire que les rites en étaient connus. Point de place pour la provocation où encore la frime des bagarres de cafés, le risque était trop grand. La conversation portait toujours quant à savoir lequel des deux champions déciderait le corps à corps pour en finir avec les coups. D’autant qu’une lutte trop longue sans la possibilité d’un étranglement, laisserait les deux parties exsangues sur le sol boueux.
Il n’y avait rien de glorieux, ni d’héroïque dans ces affrontements, juste de la haine. On ne prenait aucun risque, préférant tourner pour saouler l’adversaire et lui imposer le rythme. On frappait d’abord au tibia pour fatiguer, laminer inlassablement dans le silence religieux de la foule qui rétrécissait le cercle. Parfois on tentait un coup au visage, mais ces combattants étaient bien trop avertis pour s’y laisser seulement prendre.
Les rues étaient désertes, sous la pluie fine qui venait de déclencher les essuies glaces. Crachin Nantais.
Le quartier, les barres d’immeubles lui paraissaient plus petites qu’à l’époque, et il souriait à présent. Il se dit que son premier vrai combat lui laissait plus de souvenirs que sa première étreinte avec une vagabonde ivre dans le fond d’une cave. Soixante-huit n’avait pas changé grand-chose à la chose, les filles voulaient toujours se marier et faire des enfants avec un gendre idéal, et coucher était toujours baiser. Sa carrière de combattant avait pourtant bien mal commencée, avec une mère fatiguée de devoir toujours panser les plaies, des professeurs indifférents et un père qui commençait à douter de la virilité d’un rejeton malingre et efflanqué. Il l’avait discrètement inscrit chez un ami à lui, un vietnamien ancien d’Algérie, avec des consignes bien particulières. Il y avait des adultes et des ados mélangés dans une étrange ambiance de conspiration. On y pratiquait un Ju-Jitsu sans Kimono et sans les traditionnels tapis. Il comprit bien vite l’intérêt de cet enseignement comparé à celui du club de Judo du quartier géré par des éducateurs. Il avait inauguré ces nouvelles techniques furtivement à l’occasion d’une provocation habituelle dans un couloir. La découverte du nez brisé de son agresseur, geignant dans les cartables au sol, lui en fit comprendre toute l’efficacité. Sa réputation avait grandi au fur et à mesure des rixes. Il boxait à la sortie, à l’angle de rue prévu. Puis la bande avait envoyé des émissaires, on s’intéressait à lui. Il était invité à rejoindre les grands à la boxe française où il découvrit un monde qu’il ignorait avec cette belle salle toute en boiserie ; la Nantaise. Il n’eut même pas à payer l’abonnement, l’ombre des grands veillait. Il y avait bien les avertissements, les menaces d’exclusions qui pleuvaient et que son père déchirait au fur et à mesure. Il vaut mieux être le boucher que l’agneau, disait-il tout le temps. Mais les grands veillaient et le proviseur tenait à sa nouvelle Renault qui trônait sur le parking ; la paix sociale avait déjà un prix. Il passa devant la grande esplanade du Pin Sec, le fief de la bande. Là où la nuit tombée, le vrombissement des échappements libres et les bougies sans antiparasites, rendaient toute télévision impossible pour le peuple des blêmes HLM.
Les souvenirs remontaient en flèche, rythmés par l’essuie glace et la radio avec Nicole Croisille en sourdine.
Le Soleil se léve à l'Est ( extraits choisis). Janvier 2010.





Six années étaient passées et il ne reconnaissait plus le quartier : ce territoire gagné au rythme des bagarres. Il y avait les générales où l’on pouvait y aller au tournevis et à la barre de fer. Le stade de foot, qui servait de terrain neutre entre la bande du Pin Sec et celle du Grand Clos, gardait la mémoire de ces rixes furieuses.
Là naissaient les chefs, à l’égide de leurs capacités à la stratégie. Puis venait l’heure des défis, quand la meute réclamait son dû. Un cercle se formait en attendant les deux combattants et là, les pari, les commentaires, faisaient taire dans un étrange consensus, les ennemis de la veille. Puis d’un seul coup, la nervosité montait d’un cran dans l’obscurité. Il faut dire que les rites en étaient connus. Point de place pour la provocation où encore la frime des bagarres de cafés, le risque était trop grand. La conversation portait toujours quant à savoir lequel des deux champions déciderait le corps à corps pour en finir avec les coups. D’autant qu’une lutte trop longue sans la possibilité d’un étranglement, laisserait les deux parties exsangues sur le sol boueux.
Il n’y avait rien de glorieux, ni d’héroïque dans ces affrontements, juste de la haine. On ne prenait aucun risque, préférant tourner pour saouler l’adversaire et lui imposer le rythme. On frappait d’abord au tibia pour fatiguer, laminer inlassablement dans le silence religieux de la foule qui rétrécissait le cercle. Parfois on tentait un coup au visage, mais ces combattants étaient bien trop avertis pour s’y laisser seulement prendre.
Les rues étaient désertes, sous la pluie fine qui venait de déclencher les essuies glaces. Crachin Nantais.
Le quartier, les barres d’immeubles lui paraissaient plus petites qu’à l’époque, et il souriait à présent. Il se dit que son premier vrai combat lui laissait plus de souvenirs que sa première étreinte avec une vagabonde ivre dans le fond d’une cave. Soixante-huit n’avait pas changé grand-chose à la chose, les filles voulaient toujours se marier et faire des enfants avec un gendre idéal, et coucher était toujours baiser. Sa carrière de combattant avait pourtant bien mal commencée, avec une mère fatiguée de devoir toujours panser les plaies, des professeurs indifférents et un père qui commençait à douter de la virilité d’un rejeton malingre et efflanqué. Il l’avait discrètement inscrit chez un ami à lui, un vietnamien ancien d’Algérie, avec des consignes bien particulières. Il y avait des adultes et des ados mélangés dans une étrange ambiance de conspiration. On y pratiquait un Ju-Jitsu sans Kimono et sans les traditionnels tapis. Il comprit bien vite l’intérêt de cet enseignement comparé à celui du club de Judo du quartier géré par des éducateurs. Il avait inauguré ces nouvelles techniques furtivement à l’occasion d’une provocation habituelle dans un couloir. La découverte du nez brisé de son agresseur, geignant dans les cartables au sol, lui en fit comprendre toute l’efficacité. Sa réputation avait grandi au fur et à mesure des rixes. Il boxait à la sortie, à l’angle de rue prévu. Puis la bande avait envoyé des émissaires, on s’intéressait à lui. Il était invité à rejoindre les grands à la boxe française où il découvrit un monde qu’il ignorait avec cette belle salle toute en boiserie ; la Nantaise. Il n’eut même pas à payer l’abonnement, l’ombre des grands veillait. Il y avait bien les avertissements, les menaces d’exclusions qui pleuvaient et que son père déchirait au fur et à mesure. Il vaut mieux être le boucher que l’agneau, disait-il tout le temps. Mais les grands veillaient et le proviseur tenait à sa nouvelle Renault qui trônait sur le parking ; la paix sociale avait déjà un prix. Il passa devant la grande esplanade du Pin Sec, le fief de la bande. Là où la nuit tombée, le vrombissement des échappements libres et les bougies sans antiparasites, rendaient toute télévision impossible pour le peuple des blêmes HLM.
Les souvenirs remontaient en flèche, rythmés par l’essuie glace et la radio avec Nicole Croisille en sourdine.
Le Soleil se léve à l'Est ( extraits choisis). Janvier 2010.




Crachin de Nantes