Extrait de la nouvelles "Racines" ( contexte: Roger, assureur, rentre d'une soirée trop arrosée avec un client. Cependant, Stéphanie, son épouse, fait une sorte de rêve éveillé durant lequel elle suit pas à pas ce qui arrive à Roger).
De loin, il aperçut les feux rouges au croisement de la rue Saint Marcel et de la rue Eugène Lefort.
- Quelle connerie ! Pourquoi diable faire fonctionner ces trucs au milieu de la nuit ?
Roger aurait volontiers grillés les feux mais une sorte de réflexe professionnel l’en empêcha.
Un assureur accidenté de la route et pris de boisson, ça la fout toujours mal.
Non sans maugréer, il freina.
La BMW s’immobilisa dans une apocalypse de chuintements de pneus.
Instinctivement, bien qu’il n y eut personne en vue, Roger bloqua les portières.
Il se mit à tapoter le volant sur un rythme nerveux puis sortit de sa poche un paquet de cigarettes tout froissé.
Une dernière Boule d’Or se morfondait au fond, tire-bouchonnée comme un serpentin.
Roger la lissa tant bien que mal et l’alluma.
C’est à cet instant qu’il vit
la chose.
Tout d’abord il mit cette vision sur le compte du whisky.
Cependant, elle était trop réelle, trop tangible, pour être due à une crise de delirium.
De plus, au volant de sa bagnole, Roger avait eu le temps de reprendre ses esprits.
Les effets de l’alcool se limitaient à un goût bourbeux au fond de sa gorge et à un sentiment de défaite au creux de son estomac.
Roger tourna la tête en tous sens, afin de repérer d’éventuels témoins du prodige, mais les rues semblaient définitivement vides.
Aucune fenêtre n’était éclairée (ce qui ne manquait pas d’être singulier, même à cette heure incongrue).
Roger eut le sentiment d’avoir basculé du monde réel dans un décor de cinéma, fidèle dans ses moindres détails mais dépourvu de vie.
Il était seul.
Totalement seul dans cette ville.
Seul au monde.
Au sens propre.
Les feux demeuraient obstinément rouges mais Roger n’y prêtait plus guère attention.
Ce qui le fascinait, c’était la silhouette gigantesque et immobile se profilant dans la lueur des phares.
Un chêne.
Un chêne énorme avait poussé au milieu du carrefour.
Or, Roger passait tous les jours à cet endroit et, la veille, il n’y avait rien de semblable.
Tout cela était ridicule : qui irait planter un chêne au beau milieu d’un carrefour ?
Roger s’accrochait encore à des bribes de raisonnement logique mais une voix intérieure lui soufflait que la logique n’avait pas cours
ici et maintenant.
L’assureur descendit de voiture et, après avoir jeté un dernier coup d’œil aux alentours, se dirigea d’une démarche incertaine vers l’arbre titanesque.
La nuit de février était fraîche et cela acheva de dégriser Roger.
Avec un sentiment de crainte respectueuse, il posa la paume de sa main sur l’écorce du chêne.
Le tronc tout entier semblait vibrer doucement, presque secrètement.
Roger en fit le tour, attentif à ne pas trébucher sur les racines tentaculaires qui plongeaient dans l’asphalte.
Soudain, il se figea, glacé.
Une ouverture.
Une ouverture naturelle lézardait, telle une balafre, la base du tronc.
Il en émanait une étrange lueur tirant sur l’orange.
Comme un reflet de flammes lointaines.
Sans trop savoir pourquoi, l’assureur s’approcha de la faille et, comme hypnotisé, pénétra dans le chêne.
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