Le blog thebookedition.comExtrait de Mourir c'est pourrir un peu




#1
Pseudo : Jean-Claude Mornard
forum auto-edition Jean-Claude Mornard
Localisation : Liège (Belgique)
Inscrit le : 30/07/2008
Messages : 587
Un p'tit extrait de la nouvelle C'est quoi ce cirque ?

André Decheval avait trois bras.
Certains naissent avec un don pour le dessin, d’autres avec une verrue sur le nez, d’autres encore avec des poils entre les orteils, une zézette de trente centimètres ou un nombril sans trou.
André, quant à lui, était donc né avec trois bras.
Inutile de préciser que, dès la cour d’école, il fut victime, de la part de ses petits camarades, d’un certain nombre de farces immondes, de quolibets humiliants et autres joyeusetés de la même eau (ou du même vitriol).
Devenu adulte, André n’eut d’autre alternative que de s’engager dans un cirque.
Ses trois bras lui permirent bientôt de devenir un jongleur de renommée mondiale.
Qu’il était loin, le temps des quolibets et des farces !
Pourtant, malgré un succès qui allait en s’intensifiant, André n’était pas heureux.
Non pas à cause de son bras surnuméraire (pas directement en tout cas) puisque ce dernier lui avait permis de se faire une place au soleil.
En fait, de la façon la plus banale, André souffrait de la solitude, comme n’importe quel bipède pourvu de deux bras.
Retiré dans sa caravane, il consacrait ses loisirs à lire les classiques, à faire des mots croisés et à regarder la télé.
Pour tout dire, André avait peu d’amis.
Il était pourtant sympathique, ne manquait pas d’humour et réussissait la tarte au citron comme personne.
Au niveau de ses relations avec les femmes… eh bien, disons que ces relations étaient inexistantes.
En un mot comme en cent, à l’aube de la trentaine, André était toujours puceau.
Et, comme l’on peut s’en douter, cet état de chose le travaillait.
André était plutôt bel homme mais, pour une raison qui lui échappait, son troisième bras semblait constituer un objet de répugnance parmi les rangs de la gent féminine.
En certaines circonstances, pourtant, un troisième bras peut s’avérer un atout non négligeable.
Selon toute apparence, les femmes croisant le chemin d’André n’avaient pas envisagé la question sous cet angle.
Cependant, un beau jour de mai, alors que le cirque avait dressé son chapiteau à Dorpveld, sur le parking aménagé à l’endroit où se dressait jadis le labyrinthe de ruelles formant le quartier de l’abattoir, André fit une rencontre qui allait changer son destin.
Andrée Cousinette, qui, ce matin-là, se présenta au directeur du cirque dans l’espoir d’obtenir un emploi, offrait la particularité d’avoir six seins.
« Six seins et trois bras, songea André lorsque son regard se posa sur Andrée, nous sommes faits l’un pour l’autre ! »
Aussitôt, il commença sa cour.
Inutile de dire à quel point il se montra maladroit.
Le manque d’habitude.
Toutefois, après avoir, juste pour la forme, joué les effarouchées, Andrée finit par succomber au charme d’André.
Deux mois plus tard, nos deux tourtereaux étaient mariés.
Hélas, le destin n’est jamais avare en tours de cochon et il s’avéra rapidement qu’Andrée n’était pas faite de ce métal avec lequel on forge les épouses fidèles.
En clair, elle était volage.
Et, si un troisième bras semble constituer un élément rédhibitoire aux yeux de la gent féminine, il est scientifiquement prouvé que trois paires de seins sur le torse d’une seule femme ont plutôt un effet vivifiant sur la libido masculine.
Le fait est, en tout cas, que les six seins d’Andrée produisirent ce fameux effet vivifiant sur la libido de l’hercule du Caucase, du nain velu de la Pampa, des jumeaux carillonneurs de la Toundra, du légendaire homme-cafard des steppes, de la créature amphibie d’Amazonie, du roi des dresseurs de kangourous, d’Andros Machucombos et son orchestre, de l’abomination de Bornéo, du phoque humain du Labrador et de quelques autres personnages plus ou moins folkloriques.
André, pendant ce temps, écoutait pousser ses cornes.
Cornes qu’il accueillit avec moins de fatalisme que son bras excédentaire dans la mesure où, de quelque façon que l’on retourne le problème, elles ne lui étaient d’aucune utilité pour jongler.






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#2
Pseudo : Jean-Claude Mornard
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Messages : 587
Allez hop, un autre extrait (de la nouvelle Seul) . Contexte: Louis Mitron, personnage sans histoires voire un peu terne, courtier dans une compagnie d'assurances, va découvrir, ce matin-là, que son quotidien s'est curieusement transformé.

Déjà, en se brossant les dents, Louis avait éprouvé une sensation bizarre sans toutefois parvenir à en définir la cause.
Ce n’est que plus tard, alors qu’il avalait son sempiternel œuf sur le plat, que Louis parvint finalement à mettre le doigt sur ce qui clochait.
Le silence.
Généralement, du fait que Louis occupait un appartement au premier étage d’un immeuble situé au centre de Dorpveld, à deux pas de la place de la victoire, les débuts de matinées étaient rythmées par la rumeur habituelle d’une grande cité : bruits de moteurs, coups de klaxon, sirènes d’ambulances, cris d’enfants… bref, le bourdonnement constant d’une ville qui s’éveille.
Inexplicablement, ce matin-là, notre courtier n’entendait rien de tout cela : pas de bruits de moteur, pas de sirènes, pas de cris.
En haussant les épaules, il enfila son veston, s’empara de son attaché-case et quitta l’appartement.
Une fois dans la rue, Louis se figea en constatant qu’elle était déserte.
« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? maugréa-t-il dans sa barbe. Est-ce que j’aurais dormi pendant deux mois ? Est-ce que l’exode vers la mer et la campagne causé par les vacances d’été se serait produit sans que j’en prenne conscience ? »
Pourtant (et Louis s’en rendait parfaitement compte) cette explication ne tenait pas la route.
La rue n’était pas seulement vide de présences humaines, elle était… comment dire ?
Figée.
Pas le moindre véhicule à l’horizon, pas un chien errant, pas un chat de gouttière, pas un chant d’oiseau en provenance du feuillage des platanes de l’avenue.
Même le ciel, d’un bleu intense de carte postale ou de western italien, était vide de nuages.
Le soleil, en revanche, était bel et bien présent, mais, plutôt que de briller avec toute la puissance induite par bleu intense du ciel, il semblait luire d’un éclat froid, quasi lunaire.
Une nouvelle fois, Louis laissa errer ses regards tout au long de la rue.
Personne.
Rien.
Nul doute que quelqu’un de moins terre à terre que Louis, quelqu’un doté d’un semblant d’imagination, quelqu’un de plus vivant, aurait, à cet instant, été victime d’une crise de panique.
Toutefois, depuis sa plus tendre enfance, notre homme, et ce n’est rien de le dire, n’avait jamais donné dans les sentiments exacerbés.
La panique, c’est comme la passion : il faut être pourvu de nerfs pour la ressentir.
Or, tout ce que Louis ressentait devant le spectacle de la rue figée, c’était une sorte d’agacement, un vague sentiment de trahison de la part du quotidien, habituellement si bien ordonné et peu enclin à se livrer à de sinistres plaisanteries de ce genre.



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#3
Pseudo : Jean-Claude Mornard
forum auto-edition Jean-Claude Mornard
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Et hop, au point où l'on en est un extrait de la nouvelle La cathédrale d'acier:

La petite ville de Dorpveld (et, par extension, le monde entier) a toujours en mémoire l’étrange histoire de la cathédrale d’acier.
Toutefois, en tant qu’habitant de Dorpveld, j’étais aux premières loges lorsque ces évènements se sont produits, voici une dizaine d’années, et étant donné que, depuis lors, tout et n’importe quoi a été écrit sur le sujet, il me semble qu’un témoignage à la fois complet et de première main ne peut manquer d’intéresser tous ceux dont ce mystère aussi insondable que celui des statues de l’ile de Pâques a éveillé l’intérêt voire la passion.
Mon nom est Jean-Fernand Devoldère et je suis architecte.
À l’époque des faits, mon épouse, Nicole, travaillait comme secrétaire chez Jonas Assurances.
Un matin de printemps, dans mon bureau, je mettais la dernière main au plan d’un nouveau centre commercial, lorsque Nicole, qui venait de quitter la maison pour se rendre à son boulot, revint en trombe, quelques minutes à peine après son départ.
« Tu dois absolument voir ça, c’est incroyable !» fit elle dans un souffle.
Elle était pâle et semblait en proie à une excitation sans pareille.
« Viens, je te dis ! C’est tout à fait extraordinaire !
— Il me faut terminer ce plan avant dix heures et puis, je…
— Laisse tomber ce plan, bon sang ! »
Surpris par tant de véhémence, je finis par accepter, à contrecœur, de suivre Nicole dans la rue.
Celle-ci était littéralement noire de monde : tout Dorpveld semblait s’être donné rendez-vous sur le trottoir.
Les gens étaient invraisemblablement agités, certains, à la manière de poules décapitées, couraient dans tous les sens, d’autres se tenaient la tête à deux mains comme si elle risquait d’exploser, d’autres encore étaient tombés à genoux et paraissaient figés dans une attitude de prière.
« C’est quoi, ce foutoir ? » demandai-je à Nicole.
Pour toute réponse, cette dernière tendit l’index vers la place de la victoire dont notre rue est comme qui dirait un affluent.
Durant une fraction de seconde, je crus, selon la formule consacrée, que le sol allait se dérober sous mes pieds.
« Une cathédrale d’acier !» murmurai-je.
Je suppose (mais, à ce niveau, j’en suis réduit aux conjonctures) que l’un ou l’autre journaliste se trouvait dans la foule nous entourant, Nicole et moi.
En tout cas, je profite de ce compte-rendu pour revendiquer la paternité de cette formule utilisée, par la suite, dans la presse du monde entier.
La cathédrale d’acier.
Elle se dressait, insolente, étincelante et immense, au beau milieu de la place de la victoire, à l’endroit même où, habituellement, trône la statue verdâtre du poilu inconnu.
Dépourvue du moindre détail architectural, elle se composait essentiellement de deux flèches de métal, (deux clochers ?) lisses comme la main, hautes de plus de cent-cinquante mètres et reliées entre elles, à la base, par une sorte de cylindre de la taille approximative d’une maison de trois étages.
Nicole sur les talons, je me dirigeai d’un pas vif vers la place de la victoire.
La cathédrale d’acier était entourée de nombreux personnages : il y avait là le bourgmestre et ses échevins, le corps de pompiers au grand complet, plusieurs dizaines d’agents de police et une forte concentration de militaires, venus tout droit de la caserne d’infanterie située sur les hauteurs de la ville, à Outremont.
Fendant la foule, Nicole et moi arrivâmes au pied de l’imposante construction métallique au moment même où un sifflement strident se fit entendre.
Lentement, un pan d’acier se mit à glisser sur la paroi du cylindre composant la base de la cathédrale, découvrant petit à petit une ouverture béante.
Toutes les personnes présentes reculèrent de quelques pas, certaines en se signant, d’autres en hurlant, d’aucunes, parmi les plus braves, en réprimant simplement un frisson d’angoisse.
Au bout d’une longue minute, l’ouverture livra enfin passage à… une trentaine d’enfant hagards, déguenillés, le teint blafard et la peau tendue sur les os.
« Gilbert ! » hurla soudain une femme dans l’assistance.
Et, avant que quiconque eut pu la retenir, elle se précipita vers l’un des gosses, le prit dans ses bras et le couvrit de baisers.
Aussitôt, la même scène se répéta, encore et encore, à l’infini : des hommes, des femmes, des couples, jeunes ou vieux, s’élançaient vers les enfants sortis de la cathédrale d’acier et les comblaient de leurs attentions.
Cependant, avec un nouveau sifflement strident, la porte coulissante qui, pour un court instant, avait permis à la cathédrale de livrer une partie de son mystère, se referma lourdement.


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#4
Pseudo : novi
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Excellent, de l'excellentissime Mornard...

ps: j'aime particuliérement la troisiéme, vraiment bien écrite, avec cette tension vers la fin.
Le livre L\'épopée nomade

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Le livre Le soleil se lève à l\'est

#5
Pseudo : Jean-Claude Mornard
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Merci Novi, c'est sympa :)
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#6
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Je commande pour le fan club de la Drôme !
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#7
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#8
Pseudo : Jean-Claude Mornard
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J'espère que vous ne serez pas déçues. :)
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