La couleur de l’ombre
Gilles Chelt
Une histoire de famille terrible et banale à la fois : terrible par sa banalité même, « la banalité du mal » pour reprendre la formule célèbre d’Hannah Arendt.
Enfant de divorcés, Marylou change radicalement d’attitude du jour au lendemain. Elle qui jusqu’à présent vénérait sa mère, ne voit plus en elle qu’une "salope" et choisit de vivre avec son père (le narrateur) qu’elle avait pourtant méprisé des années durant. Ce dernier s’interroge sur ce revirement pour le moins inattendu de la pétulante Marilou, l’ado au caractère bien trempé. C'est cette question troublante qui tisse la trame du magnifique roman de Gilles Chelt : La couleur de l’ombre. La réponse, nous l’obtenons au fil des pages, mais je me garderai bien de vous la livrer pour ne pas vous ôter le plaisir de la lecture.
Ce roman se lit tout d’abord comme un thriller psychologique dont il a tous les ingrédients : intrigues ingénieuses, personnages qui suscitent l’empathie ou l’effroi, perversion, vengeances, destruction et reconstruction, violence et justice.
Pourtant par delà la descente aux enfers des deux principaux protagonistes – l’adolescente brisée par la découverte d’un terrible secret, le père blessé par une vérité sordide mais déterminé à tout mettre en œuvre pour permettre à son enfant de se reconstruire –, ce roman d’un rythme sans faille est aussi celui des relations entre un père et sa fille qui se découvrent après des années de malentendus. C’est un roman rythmé par la joie des retrouvailles de deux êtres pétris de la même chair, mais aussi un roman de la difficulté d’être père d’une fille devenue adulte. Le narrateur prend conscience de l’art et du challenge d’être parent. Respecter son enfant, ses décisions et ses choix, même et surtout quand ils vont à l’encontre de ses propres critères ou valeurs – du piercing dans la narine au petit copain ! –, est un défi quotidien.
Mais ce qui cimente le roman de Gilles Chelt, c’est avant tout l’amour. L’amour sous toutes ses formes.
La mort de l’amour d’abord, celui de la fille pour sa mère, un amour qui s’est mué en haine et qui constitue l’aiguillon de l’action. Un amour qui laisse un arrière-goût de cendres. Des cendres d’où va jaillir une nouvelle naissance : l’amour du père. Entre distance et rapprochement, rejet et compréhension, mépris et admiration, c’est le cheminement d’une fille qui découvre son père. Un amour dont vibrent les pages pleines de tendresse, comme celles du week-end à la mer : deux cœurs qui battent à l’unisson des vibrations lumineuses de l’immensité, enfin réconciliés et unis par une merveilleuse complicité, instants magiques évoqués avec l’art d’un Sisley dans un tableau aux touches impressionnistes tout en douceur et nuances délicates, sous la lumière tamisée du ciel automnal et les subtiles gradations des vagues d’écume qui viennent mourir sur la plage déserte.
C’est aussi au nom de l’amour que le père se lance dans des intrigues parfois à la limite de la légalité. Par amour pour sa fille, il ne reculera devant rien.
C’est l’amour enfin qui lui fera accepter une nouvelle paternité, longtemps refusée, et il pourra connaître la paix et à la sérénité d’un amour partagé.
Ainsi l'errance des héros s'achève comme un voyage initiatique avec la découverte de soi dans un amour profond, authentique et sincère. Quand l’auteur referme la petite fenêtre qu’il avait ouverte dans l’existence des personnages, la perspective de lendemains heureux se profile à l'horizon d'un nouveau chemin à parcourir à trois, et bientôt à quatre dans l’harmonie d’une famille recomposée.
En évitant habilement l’écueil du mélo, l’auteur inscrit le récit dans un jeu subtil de motifs qui ouvre l’espace de la fiction, comme le mégot jeté du balcon et qui n’atteint jamais la bouche d’égoût. Il y a d’un côté l’histoire sombre et de l’autre la manière de la raconter qui s’interdit toute mièvrerie. Des blancs dans la trame du récit, des trous qui se comblent peu à peu. Le fil qui nous échappe pour mieux venir nous frapper au moment choisi. L’image de la mère diabolique, à la fois absente et omniprésente, tissée de camaïeu de gris se creuse soudainement d’un noir profond d’où surgit l’éclat lumineux implacable de la vérité. Un éblouissement insupportable, tandis que la voix égrenant l’indicible résonne d’écho en écho pour se taire enfin dans le silence blanc de la mort et de la paix retrouvée.
La couleur de l’ombre : un roman dense, troublant, porté par une grande tension dramatique. Une histoire toute en finesse et émotion. Une écriture brutale et délicate à la fois pour un roman tragique et profond.
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