Pseudo : ZeldaZedeffe
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Inscrit le : 12/05/2012
Messages : 128
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Bonsoir à tous,
J'ai une question à vous poser, je m'adresse à vous en tant que lecteurs, et non auteurs. Quoique le témoignage d'auteurs (ayant publié des ouvrages de ce type) pourrait m'aider.
Comme certains l'ont remarqué, mon premier livre s'adresse aux jeunes. Mes 50 premiers lecteurs (cercle amical, familial) furent ravis, et me réclament la suite. Très bien, c'est encourageant. J'écrirai le second tome bientôt.
Entre temps, j'ai souhaité m'éloigner un peu de la joyeuse bande de pré-ados que j'ai mise en scène dans ce livre, je saturais :)
J'ai décidé d'écrire un petit roman, format poche, assez court, afin de respecter ma promesse faite à C., laquelle me demandait il y a 5 ans d'écrire à son fils, lui expliquer pourquoi, comment, dans quel but, de quelle manière j'en étais arrivée à aider ses parents à un moment douleureux de leur vie. En effet, j'ai fait un don d'ovocytes en 2006.
Elle voulait lui faire lire mon éventuelle lettre lorsqu'il serait plus grand. Je la pensais plus à même que moi de lui parler de sa soeur (voir texte en dessous), de son combat mais elle voulait qu'il connaisse l'envers du décor, ma position par rapport à elle, à lui.
Je n'ai jamais su quoi écrire, j'ai laissé pourrir, oups. Mais maintenant, je suis prête!
Avec son accord, ce livre sera écrit, il a moins pour but de parler du don de gamètes que de relater l'histoire simple de deux femmes s'étant rencontrées presque par hasard et ayant marché un petit bout de chemin ensemble.
J'ai décidé d'être factuelle, sans langue de bois et.... anonyme.
Ma question est la suivante : un tel sujet peut-il interesser quelqu'un? :) Seriez-vous prêts, vous, (en lisant le résumé ou ne serait-ce que le début du livre que je vous colle dans ce message), à lire ce livre? De toute façon, il sortira, ne serait-ce que pour elle, cette femme que je nomme "Clara" dans mon bouquin afin de protéger son anonymat. Le synopsis est inspiré de faits réels, bien sûr. Il s'agit de notre histoire.
Mais qui a envie de se plonger dans cette histoire certes très jolie, mais surtout triste? Vous liriez un livre de ce genre? C'est tellement personnel..
J'attends vos réactions, elles sont importantes pour moi.
Merci par avance
-------
Je n’oublierai jamais le regard d’Elise sur cette photographie. Bébé âgé de quelques mois, rieur et joufflu, avec dans les yeux un tel appétit de vivre, l’innocence limpide et touchante au fond des prunelles sombres, le visage rond et rose des nourrissons que rien n’inquiète, elle offrait une bouche largement béante, laissant découvrir de pâles gencives tout juste perlées de deux dents de nacre, petits joyaux clairs se dressant joyeusement au milieu du soleil de son sourire.
J’ai bravement tenu cinq secondes avant de fondre en larmes sur ce banc froid et impersonnel du service de Procréation Médicalement Assistée, tandis que Clara s’empressait de passer un bras compatissant autour de mes épaules, ôtant la photo de mes mains tout en balbutiant de plates excuses.
Je demandai à revoir le cliché pour me donner du courage, à moi qui sanglotais égoïstement, submergée d’émotion.
Clara, droite et raide contre le dossier inconfortable, faisait preuve, toujours et encore, d’une dignité exemplaire qui forçait le respect.
Elise ne savait évidemment pas, au moment où cette photographie fut prise, qu’elle allait mourir à dix mois dans les bras de sa mère. Clara, elle, le savait, même si elle ne voulait pas l’admettre. Comment accepter que son enfant puisse naître pour ensuite partir si vite? Comment accepter l’inacceptable ?
J’ai plongé mon regard dans celui d’Elise, furtive étoile ayant rejoint trop tôt la voute noire et inerte des cieux, et compris à ce moment précis que je ne renoncerais jamais, tiendrais ma promesse et surmonterais mes appréhensions.
Nous allions entreprendre ce voyage pour elle, petite Elise que je n’avais jamais connue, dont l’image pourtant me hantait. Pour Clara, sa mère, qui avait définitivement choisi la vie comme échappatoire. Pour moi, aussi.
L’opération était lancée, rien ne pourrait l’arrêter, et nous décidâmes de lui donner comme nom de code : ELISE.
J’ai rencontré Clara sur Internet via un forum de discussions. Un de ces forums classiques, où l’on catégorise toutes sortes d’échanges: les cuisinières d’un côté, les amoureuses de l’autre, les mères à droite, les fashionistas averties à gauche.
Maman épanouie d’une fillette de cinq ans et d’un petit garçon de dix mois, je trainais davantage ma souris et ma bonne humeur dans les catégories « bébé » et « bobos de nos chérubins » que dans les sous-forums de bricolage ou de paysagisme. Je ne sais plus par quel hasard j’ai atterri dans ce marasme émotionnel qu’était la catégorie « PMA ».
Je m’y étais déjà aventurée auparavant et avais d’emblée détesté ce qui s’était offert à mes yeux affolés. Mon cerveau fatigué par une journée de travail refusait de s’engluer dans une compassion sirupeuse, je délaissais sans scrupules les discussions dramatiques, les appels à l’aide désespérés d’internautes écorchées vives. Celles qui souffrent trop voudront bien exprimer leur douleur ailleurs, merci. Ici, on vient se détendre.
Que ceux qui préfèrent le récit d’un couple épuisé par dix ans de FIV à la description de la nouvelle gigoteuse de leur petit neveu me jettent la première pierre.
Parmi les nombreux sujets de ce forum se trouvaient diverses questions, demandes de conseils et propositions d’échange ou de vente de médicaments. Et puis, pullulant dès la première page, véritable kaléidoscope du racolage, les appels aux dons de gamètes. J’avoue sans honte aucune que je n’ai jamais supporté ces messages confits de pathétisme dans lesquels on nous explique quelle chance certaines ont d’être mères comme on claque des doigts, qu’il suffirait de peu de charité pour rendre un sens à une vie sans lumière, d’être éventuellement comparée à une magicienne, un sauveur divin, l’ultime lueur au bout du tunnel. Ecœurée par cette déferlante de superlatifs sucrés et larmoyants à l’excès, je partais souvent soigner ma nausée un forum plus loin.
Pourquoi ? Sans doute parce qu’elles ont raison, ces femmes qui trouvent un courage insensé pour demander maladroitement de l’aide, parce que leur souffrance brute me dérange, car leur peine et leurs larmes me mènent brutalement au miroir de ma propre culpabilité de mère multipare? Parce que je les plains et les admire à la fois, ces épouses qui poussent l’humilité à son paroxysme, jusqu’à accepter d’être assistées dans un projet si intime qu’est celui de la maternité?
Je ne saurais expliquer la raison pour laquelle je me suis attardée, ce soir-là, au sein de ce palais de la surenchère émotionnelle, levant les yeux au ciel au gré de ma lecture, émue malgré tout, oscillant entre empathie et ironique sadique, slalomant au milieu des déclarations de guerre envers des utérus récalcitrants, des ovaires en grève, des glaires paresseuses et des spermatozoïdes peu enclins à remplir leur office. J’ai scrollé les supplications mordantes, les leviers sentimentaux qui appuient lourdement là où ça chatouille, les prises à parti insidieuses, le pathos tiré par de grosses ficelles, les brossages dans le sens du poil et les coups de gueule qui claquent sur le cœur comme un fouet inattendu.
Et puis je l’ai vu, ce titre bref, peu loquace, tout perdu au milieu de cet océan de miel épais et indigeste. Une phrase courte et normale, concise, efficace. Intriguée, j’ai cliqué sans me douter que ma vie allait changer.
Pas de métaphore tirée par les cheveux, pas de mélodrame, juste la vérité froide et nue. Clara expliquait pudiquement que sa fille Elise avait quitté notre monde deux mois avant son premier anniversaire, emportée par une maladie incurable dont elle souffrait depuis sa naissance, en somme la courte chronique d’une mort annoncée. Elle concluait son message par le fait que la maladie qui l’avait privée à jamais de sa fille provenait de son propre patrimoine génétique et que seul un don d’ovocytes lui permettrait d’être mère à nouveau de façon pérenne. Son style simple et distancé, presque clinique, jurait au milieu de ces furieuses roulades à terre, d’interminables revendications éplorées, billets d’humeur dénonçant d’inconcevables injustices, propos tâchés d’effets de verbe savamment étudiés et d’épithètes dithyrambiques.
Clara déclarait implicitement avoir tué son enfant avec ses chromosomes, énonçant les faits sans verser dans la tragédie calculée, elle demandait seulement si quelqu’un pouvait l’aider à se reconstruire. De ce récit neutre, concret, jeté sur écran sans fioritures ni arrangements, suintait la douleur, la douleur à l’état brut qui vous cloue sur place, celle qui garde les yeux secs et fait saigner le cœur. La souffrance immense et impalpable qui coupe soudain le souffle, la souffrance pure et inconcevable qui dépasse l’imagination, la même qui m’a tenue éveillée des heures après avoir éteint l’ordinateur alors que debout, seule dans l’appartement sombre, je fumais ma dernière cigarette de la nuit en songeant à Clara. Auparavant, j’étais allée regarder mon fils dormir. A cette époque, il avait précisément dix mois, l’âge qu’atteignit Elise lors du dernier souffle de sa courte vie.
Tandis que je contemplais son visage de poupon auréolé de boucles châtaines, dans le silence seulement froissé par sa respiration régulière et paisible, je réalisai que pour la première fois, j’étais réellement bouleversée par un appel au don de gamètes.
Notre premier rendez-vous fut fixé sur un quai de gare RER, un matin d’hiver. Une rencontre informelle et sans cérémonie, un trajet commun en direction du CECOS voisin, une simple prise d’informations à la clef. Comme la plupart des femmes régulièrement suivies par un gynécologue et bénéficiant d’une culture moyenne en matière de procréation, j’avais entendu parler de dons de gamètes, toutefois si le processus masculin me paraissait limpide, le don d’ovocytes l’était beaucoup moins dans mon esprit. Comment la ponction se passait-elle? Avais-je le droit, et l’envie surtout, de donner mes cellules reproductrices à Clara, comment en gérer les conséquences?
Quelques jours après son digne et désarmant SOS, j’envoyai un message concis à Clara via le forum, dans lequel je laissais envisager une éventuelle démarche de ma part, non sans émettre quelques réserves personnelles.
Je passai les jours et les nuits suivants à glaner ci et là des informations, éplucher les sites et les fascicules, lire longuement des témoignages contradictoires, épouvantés ou sereins. Gavée de documentation, de textes de lois et de récits à la première personne, je me forgeai peu à peu une opinion stable, rassemblai un semblant de courage et parvins à l’exacte certitude que j’étais prête à faire don d’un peu de moi-même. J’en avertis Clara, laquelle me proposa une visite conjointe du service PMA du CECOS le plus proche de mon domicile.
Lors de mes recherches, il m’avait été confirmé que le don direct est illégal en France, ce qui je dois l’avouer arrangeait beaucoup ma petite conscience. Je pense n’avoir été à un aucun moment en mesure de supporter la connaissance d’une femme portant mon empreinte, mes gènes au plus profond de ses entrailles, savoir l’adresse de ceux qui élèveraient l’enfant dont j’étais bel et bien la génitrice assumée, résister à la curiosité malsaine de rencontrer cet être si désiré par ses parents et qui me ressemblerait peut-être.
Dans notre pays, le don est gratuit, anonyme et croisé. Echange honnête et singulier de bons procédés, consistant à promettre ses ovules tout en faisant bénéficier à sa receveuse de gamètes une place prioritaire sur une liste d’attente malheureusement longue comme un jour sans pain. Tandis que mes cellules seraient fécondées avec le sperme d’un inconnu en vue d’une transplantation d’un ou plusieurs embryons au creux du ventre de sa compagne, Clara et son mari recevraient les ovocytes d’une donneuse lambda, et c’était bien mieux comme cela. Cette barrière éthique et confortable me rassurait, achevait de lever mes dernières inhibitions et renforçait paradoxalement le lien qui se tissait jour après jour entre Clara et moi.
Ce matin-là, alors que je marchais d’un pas hésitant dans ce couloir nauséabond, triste et gris, figure soucieuse au milieu d’une foule pressée avide de journaux imprimés et de café noir, masse humaine courant entre deux escaliers, flot incessant et grouillant de fourmis affairées, serrées en grappe dans les rames des trains, se déversant à chaque arrêt sur le quai étouffant et mal éclairé, j’aperçus son visage. Malgré la vague description d’elle reçue la veille, qui laissait supposer un physique plus que banal et difficilement reconnaissable au premier coup d’œil, je sus que cette femme aux cheveux coupés courts, svelte dans son jean sombre, les lèvres crispées en une ébauche de sourire, le regard supplicié et le teint pâle, était ma Clara.
Elle était jolie, en dépit de la noirceur au fond de ses yeux, cette ombre douloureuse de violence vacillante, caractéristique de ceux qui ont vu la mort en face, ont subi l’impensable et s’obstinent à survivre coûte que coûte, jour après jour, heure après heure. Ce qui me heurta d’emblée fut notre ressemblance. Même taille, même cheveux, même nez un peu busqué. J’appris plus tard que nos métiers étaient identiques, que nous étions toutes deux nées le même mois de l’année. Nous nous sommes souvent amusées par la suite à nous trouver d’autres points communs comme autant de preuves inutiles s’ajoutant à l’évidence de notre attachement.
...
Le site dédié au roman "Valentine"
J'ai une question à vous poser, je m'adresse à vous en tant que lecteurs, et non auteurs. Quoique le témoignage d'auteurs (ayant publié des ouvrages de ce type) pourrait m'aider.
Comme certains l'ont remarqué, mon premier livre s'adresse aux jeunes. Mes 50 premiers lecteurs (cercle amical, familial) furent ravis, et me réclament la suite. Très bien, c'est encourageant. J'écrirai le second tome bientôt.
Entre temps, j'ai souhaité m'éloigner un peu de la joyeuse bande de pré-ados que j'ai mise en scène dans ce livre, je saturais :)
J'ai décidé d'écrire un petit roman, format poche, assez court, afin de respecter ma promesse faite à C., laquelle me demandait il y a 5 ans d'écrire à son fils, lui expliquer pourquoi, comment, dans quel but, de quelle manière j'en étais arrivée à aider ses parents à un moment douleureux de leur vie. En effet, j'ai fait un don d'ovocytes en 2006.
Elle voulait lui faire lire mon éventuelle lettre lorsqu'il serait plus grand. Je la pensais plus à même que moi de lui parler de sa soeur (voir texte en dessous), de son combat mais elle voulait qu'il connaisse l'envers du décor, ma position par rapport à elle, à lui.
Je n'ai jamais su quoi écrire, j'ai laissé pourrir, oups. Mais maintenant, je suis prête!
Avec son accord, ce livre sera écrit, il a moins pour but de parler du don de gamètes que de relater l'histoire simple de deux femmes s'étant rencontrées presque par hasard et ayant marché un petit bout de chemin ensemble.
J'ai décidé d'être factuelle, sans langue de bois et.... anonyme.
Ma question est la suivante : un tel sujet peut-il interesser quelqu'un? :) Seriez-vous prêts, vous, (en lisant le résumé ou ne serait-ce que le début du livre que je vous colle dans ce message), à lire ce livre? De toute façon, il sortira, ne serait-ce que pour elle, cette femme que je nomme "Clara" dans mon bouquin afin de protéger son anonymat. Le synopsis est inspiré de faits réels, bien sûr. Il s'agit de notre histoire.
Mais qui a envie de se plonger dans cette histoire certes très jolie, mais surtout triste? Vous liriez un livre de ce genre? C'est tellement personnel..
J'attends vos réactions, elles sont importantes pour moi.
Merci par avance
-------
Je n’oublierai jamais le regard d’Elise sur cette photographie. Bébé âgé de quelques mois, rieur et joufflu, avec dans les yeux un tel appétit de vivre, l’innocence limpide et touchante au fond des prunelles sombres, le visage rond et rose des nourrissons que rien n’inquiète, elle offrait une bouche largement béante, laissant découvrir de pâles gencives tout juste perlées de deux dents de nacre, petits joyaux clairs se dressant joyeusement au milieu du soleil de son sourire.
J’ai bravement tenu cinq secondes avant de fondre en larmes sur ce banc froid et impersonnel du service de Procréation Médicalement Assistée, tandis que Clara s’empressait de passer un bras compatissant autour de mes épaules, ôtant la photo de mes mains tout en balbutiant de plates excuses.
Je demandai à revoir le cliché pour me donner du courage, à moi qui sanglotais égoïstement, submergée d’émotion.
Clara, droite et raide contre le dossier inconfortable, faisait preuve, toujours et encore, d’une dignité exemplaire qui forçait le respect.
Elise ne savait évidemment pas, au moment où cette photographie fut prise, qu’elle allait mourir à dix mois dans les bras de sa mère. Clara, elle, le savait, même si elle ne voulait pas l’admettre. Comment accepter que son enfant puisse naître pour ensuite partir si vite? Comment accepter l’inacceptable ?
J’ai plongé mon regard dans celui d’Elise, furtive étoile ayant rejoint trop tôt la voute noire et inerte des cieux, et compris à ce moment précis que je ne renoncerais jamais, tiendrais ma promesse et surmonterais mes appréhensions.
Nous allions entreprendre ce voyage pour elle, petite Elise que je n’avais jamais connue, dont l’image pourtant me hantait. Pour Clara, sa mère, qui avait définitivement choisi la vie comme échappatoire. Pour moi, aussi.
L’opération était lancée, rien ne pourrait l’arrêter, et nous décidâmes de lui donner comme nom de code : ELISE.
J’ai rencontré Clara sur Internet via un forum de discussions. Un de ces forums classiques, où l’on catégorise toutes sortes d’échanges: les cuisinières d’un côté, les amoureuses de l’autre, les mères à droite, les fashionistas averties à gauche.
Maman épanouie d’une fillette de cinq ans et d’un petit garçon de dix mois, je trainais davantage ma souris et ma bonne humeur dans les catégories « bébé » et « bobos de nos chérubins » que dans les sous-forums de bricolage ou de paysagisme. Je ne sais plus par quel hasard j’ai atterri dans ce marasme émotionnel qu’était la catégorie « PMA ».
Je m’y étais déjà aventurée auparavant et avais d’emblée détesté ce qui s’était offert à mes yeux affolés. Mon cerveau fatigué par une journée de travail refusait de s’engluer dans une compassion sirupeuse, je délaissais sans scrupules les discussions dramatiques, les appels à l’aide désespérés d’internautes écorchées vives. Celles qui souffrent trop voudront bien exprimer leur douleur ailleurs, merci. Ici, on vient se détendre.
Que ceux qui préfèrent le récit d’un couple épuisé par dix ans de FIV à la description de la nouvelle gigoteuse de leur petit neveu me jettent la première pierre.
Parmi les nombreux sujets de ce forum se trouvaient diverses questions, demandes de conseils et propositions d’échange ou de vente de médicaments. Et puis, pullulant dès la première page, véritable kaléidoscope du racolage, les appels aux dons de gamètes. J’avoue sans honte aucune que je n’ai jamais supporté ces messages confits de pathétisme dans lesquels on nous explique quelle chance certaines ont d’être mères comme on claque des doigts, qu’il suffirait de peu de charité pour rendre un sens à une vie sans lumière, d’être éventuellement comparée à une magicienne, un sauveur divin, l’ultime lueur au bout du tunnel. Ecœurée par cette déferlante de superlatifs sucrés et larmoyants à l’excès, je partais souvent soigner ma nausée un forum plus loin.
Pourquoi ? Sans doute parce qu’elles ont raison, ces femmes qui trouvent un courage insensé pour demander maladroitement de l’aide, parce que leur souffrance brute me dérange, car leur peine et leurs larmes me mènent brutalement au miroir de ma propre culpabilité de mère multipare? Parce que je les plains et les admire à la fois, ces épouses qui poussent l’humilité à son paroxysme, jusqu’à accepter d’être assistées dans un projet si intime qu’est celui de la maternité?
Je ne saurais expliquer la raison pour laquelle je me suis attardée, ce soir-là, au sein de ce palais de la surenchère émotionnelle, levant les yeux au ciel au gré de ma lecture, émue malgré tout, oscillant entre empathie et ironique sadique, slalomant au milieu des déclarations de guerre envers des utérus récalcitrants, des ovaires en grève, des glaires paresseuses et des spermatozoïdes peu enclins à remplir leur office. J’ai scrollé les supplications mordantes, les leviers sentimentaux qui appuient lourdement là où ça chatouille, les prises à parti insidieuses, le pathos tiré par de grosses ficelles, les brossages dans le sens du poil et les coups de gueule qui claquent sur le cœur comme un fouet inattendu.
Et puis je l’ai vu, ce titre bref, peu loquace, tout perdu au milieu de cet océan de miel épais et indigeste. Une phrase courte et normale, concise, efficace. Intriguée, j’ai cliqué sans me douter que ma vie allait changer.
Pas de métaphore tirée par les cheveux, pas de mélodrame, juste la vérité froide et nue. Clara expliquait pudiquement que sa fille Elise avait quitté notre monde deux mois avant son premier anniversaire, emportée par une maladie incurable dont elle souffrait depuis sa naissance, en somme la courte chronique d’une mort annoncée. Elle concluait son message par le fait que la maladie qui l’avait privée à jamais de sa fille provenait de son propre patrimoine génétique et que seul un don d’ovocytes lui permettrait d’être mère à nouveau de façon pérenne. Son style simple et distancé, presque clinique, jurait au milieu de ces furieuses roulades à terre, d’interminables revendications éplorées, billets d’humeur dénonçant d’inconcevables injustices, propos tâchés d’effets de verbe savamment étudiés et d’épithètes dithyrambiques.
Clara déclarait implicitement avoir tué son enfant avec ses chromosomes, énonçant les faits sans verser dans la tragédie calculée, elle demandait seulement si quelqu’un pouvait l’aider à se reconstruire. De ce récit neutre, concret, jeté sur écran sans fioritures ni arrangements, suintait la douleur, la douleur à l’état brut qui vous cloue sur place, celle qui garde les yeux secs et fait saigner le cœur. La souffrance immense et impalpable qui coupe soudain le souffle, la souffrance pure et inconcevable qui dépasse l’imagination, la même qui m’a tenue éveillée des heures après avoir éteint l’ordinateur alors que debout, seule dans l’appartement sombre, je fumais ma dernière cigarette de la nuit en songeant à Clara. Auparavant, j’étais allée regarder mon fils dormir. A cette époque, il avait précisément dix mois, l’âge qu’atteignit Elise lors du dernier souffle de sa courte vie.
Tandis que je contemplais son visage de poupon auréolé de boucles châtaines, dans le silence seulement froissé par sa respiration régulière et paisible, je réalisai que pour la première fois, j’étais réellement bouleversée par un appel au don de gamètes.
Notre premier rendez-vous fut fixé sur un quai de gare RER, un matin d’hiver. Une rencontre informelle et sans cérémonie, un trajet commun en direction du CECOS voisin, une simple prise d’informations à la clef. Comme la plupart des femmes régulièrement suivies par un gynécologue et bénéficiant d’une culture moyenne en matière de procréation, j’avais entendu parler de dons de gamètes, toutefois si le processus masculin me paraissait limpide, le don d’ovocytes l’était beaucoup moins dans mon esprit. Comment la ponction se passait-elle? Avais-je le droit, et l’envie surtout, de donner mes cellules reproductrices à Clara, comment en gérer les conséquences?
Quelques jours après son digne et désarmant SOS, j’envoyai un message concis à Clara via le forum, dans lequel je laissais envisager une éventuelle démarche de ma part, non sans émettre quelques réserves personnelles.
Je passai les jours et les nuits suivants à glaner ci et là des informations, éplucher les sites et les fascicules, lire longuement des témoignages contradictoires, épouvantés ou sereins. Gavée de documentation, de textes de lois et de récits à la première personne, je me forgeai peu à peu une opinion stable, rassemblai un semblant de courage et parvins à l’exacte certitude que j’étais prête à faire don d’un peu de moi-même. J’en avertis Clara, laquelle me proposa une visite conjointe du service PMA du CECOS le plus proche de mon domicile.
Lors de mes recherches, il m’avait été confirmé que le don direct est illégal en France, ce qui je dois l’avouer arrangeait beaucoup ma petite conscience. Je pense n’avoir été à un aucun moment en mesure de supporter la connaissance d’une femme portant mon empreinte, mes gènes au plus profond de ses entrailles, savoir l’adresse de ceux qui élèveraient l’enfant dont j’étais bel et bien la génitrice assumée, résister à la curiosité malsaine de rencontrer cet être si désiré par ses parents et qui me ressemblerait peut-être.
Dans notre pays, le don est gratuit, anonyme et croisé. Echange honnête et singulier de bons procédés, consistant à promettre ses ovules tout en faisant bénéficier à sa receveuse de gamètes une place prioritaire sur une liste d’attente malheureusement longue comme un jour sans pain. Tandis que mes cellules seraient fécondées avec le sperme d’un inconnu en vue d’une transplantation d’un ou plusieurs embryons au creux du ventre de sa compagne, Clara et son mari recevraient les ovocytes d’une donneuse lambda, et c’était bien mieux comme cela. Cette barrière éthique et confortable me rassurait, achevait de lever mes dernières inhibitions et renforçait paradoxalement le lien qui se tissait jour après jour entre Clara et moi.
Ce matin-là, alors que je marchais d’un pas hésitant dans ce couloir nauséabond, triste et gris, figure soucieuse au milieu d’une foule pressée avide de journaux imprimés et de café noir, masse humaine courant entre deux escaliers, flot incessant et grouillant de fourmis affairées, serrées en grappe dans les rames des trains, se déversant à chaque arrêt sur le quai étouffant et mal éclairé, j’aperçus son visage. Malgré la vague description d’elle reçue la veille, qui laissait supposer un physique plus que banal et difficilement reconnaissable au premier coup d’œil, je sus que cette femme aux cheveux coupés courts, svelte dans son jean sombre, les lèvres crispées en une ébauche de sourire, le regard supplicié et le teint pâle, était ma Clara.
Elle était jolie, en dépit de la noirceur au fond de ses yeux, cette ombre douloureuse de violence vacillante, caractéristique de ceux qui ont vu la mort en face, ont subi l’impensable et s’obstinent à survivre coûte que coûte, jour après jour, heure après heure. Ce qui me heurta d’emblée fut notre ressemblance. Même taille, même cheveux, même nez un peu busqué. J’appris plus tard que nos métiers étaient identiques, que nous étions toutes deux nées le même mois de l’année. Nous nous sommes souvent amusées par la suite à nous trouver d’autres points communs comme autant de preuves inutiles s’ajoutant à l’évidence de notre attachement.
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