Un autre extrait pour ceux que cela pourrait éventuellement tenter.
Merci d'avance pour vos commentaires ... ou pas.
IN THE CAGE.
Depuis combien de temps est-elle tapie dans ce cloaque obscur, elle ne saurait le dire. Mais nul doute à présent : elle est prête. Cette après-midi elle sera libre !
Elle n’aurait pas du s’en sortir pourtant, ce n’était pas écrit. Pas vivante du moins. Se rappelle-t-elle seulement de qui elle était alors ? De ce quelle était. Avant. Peut-être en fouillant activement dans les replis les plus sombres de son cerveau archaïque pourrait-elle retrouver des bribes de souvenir du moment qui avait précédé la tempête. Mais le veut-elle ? Son âme noire, toute emplie de haine et de fureur, lui en laisse-t-elle la place ? Un témoin pourrait lui raconter comment celle qu’elle était, avait été entraînée jusqu’ici, bien malgré elle. Elle qui n’aspirait alors qu’au repos. De celui que mérite quiconque vient de mettre la dernière touche à l’aménagement de son cocon douillet. Ce témoin pourrait lui décrire comment elle avait été surprise somnolant dans un coin en cette douce matinée de printemps. Comment elle n’avait pas eu le temps de s’enfuir à l’approche de ce danger si grand qu’elle évitait si bien habituellement. Mais il n’y en avait pas. Aucun témoin. Personne ne l’avait vu se faire happer par l’horrible monstre. Personne sauf lui bien sûr. Lui qui attend. Lui qui guette sa sortie. Car nul doute à présent : elle va sortir.
Quelle terreur elle avait du ressentir en se sentant emportée par quelque force obscure et jetée là. Dans ce noir. Dans cet assourdissant vacarme. Dans ce vide grouillant. Comment avait-elle pu l’oublier. Par quelle étrange et terrible mutation était-elle devenue à ce point étrangère à sa propre histoire ? Plus tard, lorsque le silence s’était fait, quand elle s’était étonnée d’être toujours en vie, là vraiment le cauchemar avait commencé. Les membres empêtré dans un chaos organique et puant, les yeux aveugles, rien ne lui était familier ici. Sauf peut-être cette odeur de mort. Elle la contentait si bien ordinairement.
Quels efforts elle avait du faire pour résister à cette panique qui aurait rendu ses gestes anarchiques et suicidaires. S’enfoncer dans la matière fibreuse et spongieuse qui l’entourait aurait été tellement plus facile, elle s’y était refusée. Elle avait combattu sa terreur, son épuisement, sa résignation, n’écoutant que cet instinct de survie ancrée en elle plus qu’en n’importe qui. Maintes fois elle avait cru succomber mais avait finalement trouvé d’ultimes ressources au tréfonds de son être en furie. Chaque fois elle en était ressortie plus forte, plus haineuse, déterminée à poursuivre sans relâche. Sa lutte devenait sa force. Cet environnement hostile avait voulu sa perte, quel échec, il en avait fait une tueuse. Toute victoire sur lui l’avait rendu plus redoutable. Elle avait fait siens les restes de ses congénères piégés là également. Car elle n’était pas seule dans cet enfer. Beaucoup d’autres le peuplaient. Peu étaient encore en vie. Tous avaient servi sa métamorphose. Se composant une nouvelle carapace toujours plus solide, toujours plus massive, au grès des morceaux de vie qu’elle piochait sur son chemin de calvaire, elle était devenue autre. A mesure des batailles remportées sur cette cage étouffante et meurtrière, elle s’était muée en une nouvelle chose. Une chose sans nom et sans pitié. Une chose immonde et terrible qui avait fait de sa prison son antre.
Elle attend, prête à bondir. Son esprit embrasé ne conserve nulle trace de son périple. Le violent incendie de sa haine a tout balayé sur son passage. Tout sauf une pensée : TUER. Pas par vengeance, car même de cela il ne reste pas de trace, mais par appétit. Un appétit insatiable. Monstre énorme à peine contenu dans cette cage qui fait maintenant partie d’elle même, absorbée comme le reste, elle sait que la fin est proche. Il est là, elle le sent. Elle en salive déjà.
- Bon Max tu fais chier ! Ca fait une semaine
que tu n’as pas passé l’aspirateur. J’en ai marre de tout faire toute seule dans cet appart. C’est
quoi le truc cette fois ?
Le « truc » c’était une énorme araignée qu’il avait aspiré samedi matin. Il avait hésité. L’aspirateur c’était un peu cruel, mais il ne se sentait vraiment pas de la faire craquer sous la fine semelle de son chausson. Depuis tous les prétextes étaient bons pour ne pas approcher la maudite machine. Il se doutait bien qu’un coup d’aspirateur n’avait sans doute pas tué cette salle bestiole et qu’elle vivait encore. Quelque part là dedans. Son imagination avait fait le reste. Maintenant il n’osait même plus en saisir le tuyau. Bien sûr il n’en avait pas parlé à Delphine. Elle n’aurait pas compris et se serait foutu de sa gueule. Il n’avait pas besoin de ça. Assis à deux mètres de la bête, la boîte à outil béante à ses côté, un vague tournevis à la main, Max tendait l’oreille le regard inquiet. Devant l’insistance irritée de sa colocataire, il avait inventé une histoire de filtre encrassé qui rendait l’aspiration laborieuse. Il devait bien expliquer son manque de participation aux tâches ménagères explicitement réparties par contrat. Il avait gagné quelques jours, mais ça ne pouvait plus durer. Il avait blêmi quand elle l’avait enjoint de démonter l’appareil pour voir ce qui clochait. Or, même pour justifier son pieux mensonge, il ne se voyait pas du tout ouvrir son Rowenta.
- Tu fais vraiment chier !
Delphine venait de le faire sursauter en surgissant dans le salon. Sans autre cérémonie elle prit l’aspirateur et repartit en grommelant.
- Je te préviens je ne fais pas ta chambre.
Il n’avait pas bougé. Il était à la fois honteux et soulagé. A l’autre bout de l’appartement il entendait le doux ronron de l’aspirateur.
- C’est vrai qu’il aspire mal cet aspiro ! C’est quoi ce… ? Qu’est-ce que c’est ce bruit là-dedans ? Mais… C’est quoi ce truc ?
Il n’avait pas réagit. Peut-être avait-il juste serré son tournevis un peu plus fort, en entendant le hurlement de Delphine.
C’était juste après que l’explosion avait eu lieu.
Christophe Luquiau

