La réflexion éthique vise à élaborer un art de vivre. Elle participe, il est vrai, d’une pensée normative, exactement comme la théorie politique. Mais il existe un décalage très net entre les valeurs de la politique et les siennes propres : celles-là désignent des critères, dont on n’est jamais certain qu’ils seront réalisés, celles-ci désignent plutôt des formes, dont on trouve toujours à des degrés divers une réalisation.
On n’ignore pas, bien entendu, à quel point les institutions empêchent parfois les gens de vivre, à quel point les pouvoirs peuvent opposer à des comportements très anodins la plus aveugle des répressions, à quel point la gestion des affaires publiques comporte sa part d’inquisition. Mais, la vie trouve toujours à s’exprimer, la répression elle-même ne faisant qu’attester la résistance coûte que coûte des individus face aux structures qui les contraignent. A-t-on songé un instant à ce dilemme éthico-politique ? Lorsqu’un pouvoir arbitraire se durcit jusqu’à l’absurde, il y a en définitive autant de risques à respecter la règle qu’à la transgresser, pour la bonne raison que le pouvoir est lui-même hors-la-loi, et que le problème principal n’est plus de respecter celle-ci, mais seulement de ne pas être dans le collimateur de la répression. Le bon sens éthique tranche alors : tant qu’à risquer sa peau, il vaut mieux n’en faire qu’à sa tête, en s’arrangeant simplement pour éviter les vagues. Les crispations totalitaires des institutions, qu’on trouve ponctuellement jusque dans les régimes les plus démocratiques, ne font ainsi que trahir l’impuissance des pouvoirs à modifier les aspirations fondamentales de l’homme – ce que nous appelons des formes.
Essai dédié au sociologue Michel Maffesoli


