Quatre parties comme quatre tranches de vie... Des douleurs et puis des bonheurs, des amours, des réussites apparentes, des echecs aussi... Et puis le style qui évolu au fil des chapitres...
Extrait : « Nous sommes dans la campagne ensoleillée d’un mois d’août. J’ai avancé la voiture dans un sentier à peine encore visible tant la végétation est devenue envahissante. Un peu plus loin il y a une clairière qui jouxte une petite falaise de calcaire. Il y a la ruine d’une maison sans toiture mais dont les portes et les fenêtres ont tenu le coup, inaccessibles car prises de ronces en buissons touffus. Il fait très chaud et seul le bruit lancinant des insectes pose une sorte de doute sur notre présence en ce lieu insolite. Juste avant d’arriver je t’ai parlé des cigales qui parfois s’installent aussi dans certains lieux protégés des fortes gelées, en bord de Loire mais tu ne m’as pas écouté. Il y a du mystère et de la crainte confondus. Je me suis avancé seul jusqu’au coteau. Toi, tu es restée un moment au milieu, debout, la tête basculée en arrière qui s’offre au soleil brut. Les murs sont d’ocre jaune aux entrées des caves. Des gerçures profondes dans la roche relient entre elles des taches allant du rouge sang aux orangers les plus raffinés. Ces tracés rupestres se jouent des ombres et des lumières qui diffusent au travers d’un épais rideau de lierre accroché en surplomb à cinq ou six mètres. La fraîcheur brune tranche avec les vibrations aveuglantes, chaudes et silencieuses de cet après-midi d’été. Un bois rond et blanchi, fiché à la nervure d’angle d’une porte bleue attire mon l’attention. Une ficelle de sisal blonde y est accrochée, dépenaillée, qui danse au faible courant d’air. Rien n’a poussé à cet endroit là. Au sol, un tapis de petites boules noires craque sèchement sous nos pas hésitants. Nous regardons. Nous avançons sans parler. Foin humide, l’atmosphère a des odeurs de veillée funèbre. Il y a un fou rire naissant juste au bord de notre émotion. Je pousse maintenant le vantail bleu écaillé. Un frisson fait glisser la bretelle sur ton épaule que tu ne remets pas en place. Inquiétude et répulsion fétide à la béance sombre, nos mains se serrent l’une à l’autre, moites. Choc des changements, nous attendons un instant avant d’entrer. Au-dedans tout est recouvert d’une épaisse couche de poudre de pierre. Photographie hyper contrastée au flot bouillonnant de lumière, les reliefs sont soulignés au charbon. Au sol de cette habitation troglodytique, nos traces laissent paraître des croissants de terre cuite rouge. Il y a une cheminée et un placard à côté, taillé à même la roche. Une petite table, une assiette, un couteau au manche de bois. Un verre ébréché est renversé, poisseux. Nous communiquons par émotions, par pressions supplémentaires des mains, par légers mouvements du corps à peine perceptibles. C’est de cette façon silencieuse que tu me fais remarquer l’entrée noire d’une autre pièce sur la gauche. Indéfinissable gêne. Il y a la peur et le désir d’avancer encore, ensemble. Me faisant soudain face, c’est toi qui m’as enlacé en premier. Mon excitation, pourtant concentrée des préliminaires bucoliques est alors jugulée, ralentie dans son évolution par cette dissolution brutale et inexpliquée de mes perceptions. Il me faut beaucoup de temps pour sortir de mon vertige. Je suis presque choqué par la frénésie de tes gestes d’habitude si bien contenus. N’autorisant pas ce vertige à m’envahir, je te laisse faire. Nous nous embrassons maintenant. Nous nous embrassons longuement et passionnément. Nous prenons le temps. Nous prenons le temps de nous sentir sombrer jusqu’à l’irrésistible désir auquel nous sommes habitués. Mes mains remontent toutes seules sous ta robe légère. Presque assis sur la table, je te laisse une fois encore me recommencer l’amour. Il y a des étoiles. Il y a des comas. Il y a des sucs et des acides bleus. Il y a la terre qui craque et des oiseaux qui s’envolent. Je cherche l’air, je bois à tes seins. Me reviennent les souvenirs de ma jeunesse au sud et l’image des filles tendres aux murmures ensommeillés. Je suis assis, presque couché sur la table. Tu me chevauches en gouttes de sueur, en pluie d’orage. Je me moule à ton sexe-étau, à ta brûlure cerclée. Je suis seul face au ciel, seul dans tes yeux vert noisettes, sans pesanteur. Tempo embrouillé des respirations, certitude absolu que ce moment ne doit plus s’arrêter. Je touche tes lèvres, j’engouffre mes doigts. Velours des tambours, je m’attarde à ton ventre tectonique et brûlant. Je bois à ta bouche, à tes yeux, à tes cuisses. Je n’entends plus. Je ne vois plus. Seule la concentration d’obscurité, celle que je perçois en auréole autour de toi me semble matérielle. Il y a des gels. Il y a la soie. Il y a enfin ton corps lourd et désarticulé sur le mien. Nous restons longtemps comme ça, inertes, attendant que le monde nous revienne. Sans nous quitter des yeux, rivés l’un à l’autre du regard, nous allumons une cigarette. Nous sommes maintenant debout, à peine remis, percevant tous deux j’en suis sûr, de manière indéfinissable, qu’un point de non-retour vient d’être franchi. Moi sexe mou et brillant. Toi torse nu au tatouage ruisselant c’est en souriant que tu me caresses la joue. Ta robe est chiffonnée sur la table, sur le verre et l’assiette. Soutien-gorge en collier bretelles, tu croises les bras en tirant de grosses bouffées que tu rejettes en penchant la tête en arrière. Impudeur des anges, nous nous laissons glisser doucement à notre présent. Tu m’embrasses à petites becquées. Je te mordille encore, là les seins en murmures pointillés, là l’épaule en baisers lapés. L’eau portée à ton sourire d’une langue alerte te donne des airs de feu d’artifice, des reflets aux yeux. Tu jettes ta cigarette et tu te rhabilles. Je ris au claquement fouetté de ta robe que tu défroisses d’un geste ample et vif. Coulée lente du tissu en cascade sur ta peau nue, j’ai eu du mal à dissimuler mon désir renouvelé. Je profite du geste atavique qui porte mes mains à mon sexe pour ragrafer mon pantalon. Tu viens encore m’enlacer, m’embrasser. Tu pétris mes fesses au travers du tissu en émettant des petits grognements. Tu poses ta joue à l’endroit de mon cœur. Nous repartons encore.



J’aime bien la musique qu’on écoute à deux, pas plus. J’aime la poésie de Rilke quand elle est dite à la radio par des voix féminines. J’aime encore la douceur des paupières grises des oiseaux morts que je caressais quand mon père revenait de la chasse. J’aime croquer les grains de poivre noir qui restent aux dents après les tranches de saumon au genévrier. J’aime être seul. J’aime l’idée que l’on m’oublie. J’aime me rendre compte que mon enfance est enfin terminée. J’aime regarder les paysages larges, regarder les gens qui vont ailleurs et ceux que j’aime au fond des yeux. J’aime les jambes des filles quand elles sont en jupe. J’aime que l’on ne me comprenne pas. J’aime décevoir ceux qui se souviennent que j’existe. J’aime attirer jusqu’à la folie, jusqu’à l’excès d’osmose. J’aime séduire mais furtivement. J’aime les situations insolites et les gestes qui deviennent dérisoires par manque de suite. Je n’aime pas lire, d’ailleurs je ne lis plus. Je n’aime pas avoir envie des filles, elles qui n’ont plus jamais envie de moi. Je ne regrette pas de m’être isolé au grand oubli des murs d’une maison cachée au fond d’un parc. Je suis peut-être au bord d’une rencontre que je n’imagine pas. Je ne parle plus. Je dors avec l’odeur humide et d’ombre de mon salon bureau chambre. Je ne mets jamais de chaussettes ni de sous vêtements moi non plus. Je n’ai pas de cheveux. J’aime les voitures blanches avec des gros moteurs silencieux. J’aime la pluie sur les tuiles lorsque je suis au grenier. Je ne m’habitue jamais. Je n’aime les villes que si je n’y connais personne. Je n’aime pas parler avec les garçons qui ont les mêmes goûts que moi, seulement les filles, de mon âge de préférence. J’ai un autre nom et je n’ai plus le mien, plus du tout. Je ne travaille presque pas. Je pourrai vivre comme ça jusqu’à la fin. Ma vie active est sûrement achevée. Mon seul contact amical durant ces dix dernières années est mort depuis un an. Il me racontait de temps en temps ses projets de film. Il me faisait des pâtés en croûte et me faisait toujours goutter du nouveau pain. Il arrivait toujours à en trouver du nouveau dans des boulangeries à la mode. On le dégustait en silence, avec du beurre, avec du chocolat, avec du gras de canard et toujours du vin blanc. On se saoulait de mots et de whisky écossais. On était toujours chez lui. Parfois, il venait me chercher très tard avec sa décapotable. Je n’ai vu sa femme qu’une seule fois, à Paris, le soir où nous étions allés acheter des vêtements. Cette fois là, nous avions décidé d’acheter des pantalons, des chemises, des vestes et manteaux pour le restant de notre vie. Au moins lui, il a tenu… Le salopard ! Je me demande s’il ne savait pas déjà son cancer lorsque nous avons parié. Mais moi je tiens le coup avec mes pulls irlandais. Je n’ai que de vieux tableaux flamands du 16ième siècle. J’aime particulièrement les Francken. Je n’aime pas que l’on me tutoie, je n’aime pas que l’on me parle anglais. Mes vases sont toujours chinois et les couverts de la maison sont tous en argent. Je me souviens que tu avais horreur de ça. J’ai choisi de ne plus avoir de famille ascendante à enterrer, ni à la Pâques, ni à Noël pour bouffer et s’embrasser. Je crois que mes yeux ne changent pas mais j’ai souvent mal au dos le matin. Mon corps et devenu maigre mais je suis resté épais de corpulence. J’aime bien écrire mais je me cantonne à de la poésie. Je ne crois pas qu’elle soit très bonne mais j’aime l’écrire en silence rythmé, en secret. J’ai parfois un peu honte de me prendre pour Blaise Cendrars. Je ne fume maintenant que des cigares Zino n° 9 et j’attache beaucoup d’importance à ce que la cave ne soit jamais vide, et toujours à la bonne hygrométrie. Je bois beaucoup. Je n’ai jamais rencontré le facteur. J’ai presque oublié le village de mon enfance, et mes parents, et mes frères. J’ai presque oublié d’où je viens, enfin il ne me reste que des anecdotes qui en revanche ressurgissent souvent depuis quelque temps. Je ne produis plus rien. Maintenant je suis arrêté, loin, aux autres pages du reste de ma vie, ouvert à l’ennui des étés, vulnérable aux rigueurs de la solitude, au film de mes souvenirs.