Extrait :La filière des passeurs était dissimulée par l’enseigne d’un transporteur de vin. Pour tous ceux qui voulaient partir, il fallait accepter d’être enfermé durant tout le voyage dans un foudre de bois. L’autre condition, incontournable, c’était de pouvoir s’introduire dans cette capacité par un passage extrêmement étroit. L’étroitesse de cette ouverture permettait de crédibiliser l’opération. C’est vrai qu’en regardant ces grosses barriques, on avait du mal à imaginer qu’un adulte puisse s’y glisser. Heureusement, eux étaient minces. On prépara alors tout le nécessaire : des repas légers, de l’eau dans des gourdes, et aussi des bocaux qui leur serviraient pour uriner, si besoin. Les recommandations étaient strictes. Simon devrait constamment ou presque actionner le mécanisme de ventilation qui se trouverait accrocher au trou de bonde, sur le haut, à l’intérieur. Il s’agissait d’un dispositif à hélice qui introduisait de l’air de l’extérieur et la portait en partie base. Leur présence, leur respiration aussi, qui réchaufferait inévitablement l’atmosphère permettrait à celle-ci de s’évacuer par la bonde ouverte. De toute façon, ils n’étaient pas les premiers, c’est pourquoi Octavie était confiante, au moins sur ce registre là elle ne doutait pas. En revanche, en cas d’arrêt du camion, le silence devrait être parfait.
Ils étaient donc partis, entassés à quatre dans cet ovoïde de bois, cette bulle avec pour toute ouverture une petite porte carrée de quarante centimètres de côté. Ils voyagèrent ainsi pendant cinq heures. A chaque arrêt, la tension montait. A chaque nouveau départ, ils prenaient, silencieusement, confusément, conscience d’un éloignement définitif. C’est au soir, presque à la nuit que tout s’est arrêté enfin. Les enfants s’étaient endormis. La lumière quoique déjà passablement diminuée vu l’heure et le fait que le camion soit reculé à l’abri des regards indiscrets les agressa quand même et c’est les yeux plissés qu’ils découvrirent ce nouveau lieu. Simon a d’abord passé les bocaux d’urine par la petite ouverture. Il s’est ensuite glissé à grand peine puis a salué. Il y avait quatre personnes. Les deux chauffeurs du camion et deux paysans, un homme et une femme. Le camion était reculé dans un cellier où une douzaine de foudres identiques à leur capsule étaient alignés. Les fermiers semblaient bons. De braves gens ne manquant de rien. Ils étaient tous deux ronds et rouges et Simon trouvait qu’ils se ressemblaient, comme frère et sœur. Tous sont intervenus pour attraper d’abord Olivier qui ne se réveillait décidément pas, puis Marguerite qui se mit à pleurer. Longs câlins, douceur d’un réveil d’enfant blotti dans les bras de sa mère. On attendait à l’extérieur, longtemps pour qu’enfin Octavie apparaisse. Elle se redressa assez vite puis salua en tentant de se recoiffer.
Les foudres étaient surmontés d’un plancher avec de la paille. Il y avait une échelle et Octavie comprit aussitôt que c’est là qu’ils devraient passer la nuit. Dans la pénombre, elle s’aperçut que Simon et les enfants avaient des airs de charbonniers sanguins tant ils étaient salis aux frottements des parois de gravelle. Les paysans la rassurèrent un peu. Il y avait des petits rires mêlés à l’angoisse. Il y avait l’immense doute face à la certitude d’être obligé de fuir. Plus tard, la méfiance s’apaisa peu à peu. Les camionneurs chargèrent le plateau bâché d’un nouveau foudre. Gestes puissants et précis, positionnement méticuleux des rouleaux de bois sous la charge. Articulations synchronisées des leviers et des bras, du dos et du cou, d’une jambe arque boutée, d’une épaule et du cri de gorge au bout de l’ultime effort. En quelques minutes, le camion fut prêt à repartir, avec un autre foudre identique, cette fois réellement chargé de vin. Les enfants, perchés sur leur paillasse à peine aménagée, regardaient, encore presque endormis. Octavie était montée avec eux par l’échelle de meunier noircie. Le paysan leur apporta ensuite des bols de haricots, du lait et un pichet de vin. Les camionneurs refermèrent les portes du cellier après en avoir sorti le véhicule. Ils n’avaient pas échangé un seul mot comme s’ils voulaient éviter de les considérer autrement que comme de la marchandise. Ce n’est que longtemps après que Simon les a rejoint. Il avait l’air à la fois préoccupé et tellement fatigué, tellement plongé dans ses terreurs…
Ce soir là, Octavie et Simon s’endormirent avec leurs enfants entre eux. Il y avait les bruits de la paille qu’on froisse en positionnant son sommeil. Dans une obscurité quasi absolue, c’est elle qui tendait la corde de cette nuit aveugle. Sa main glissa délicatement au front de Marguerite puis aux yeux fermés d’Olivier. Elle se laissa enfin s’appesantir du bout des doigts au souffle devenu régulier de Simon. Il lui fallait à tout prix saisir ces instants. Concevoir cette nuit comme un passage. Rester concentré sur l’essentiel. Nuits plaisir envolées. Nuits désir bientôt oubliées. Fabriquer l’histoire avec comme seule ambition de trouver un pont vers un autre monde, vers un monde plus juste. Elle irait jusqu’au bout de son amour pour son Simon, son juif « corrupteur »... Le souvenir de cette voix acide la glaçait encore. Demain, elle le savait déjà, il y aurait le premier mot qu’on prononce ailleurs. Un jour sûrement, on en reparlera. Il lui fallait maintenant dormir. Se reposer pour demain continuer. Elle tourna enfin son regard vers l’intérieur. A force d’heures à concevoir le futur, à force d’optimisme volontariste, elle s’endormit, épuisée. Un dernier mot se forma sur ses lèvres qu’évidemment personne ne pu percevoir : « Je vous aime » en murmure terrorisé. Dans son sommeil, Simon accepta encore une fois qu’Octavie s’offrit toute entière à lui



J’aime bien la musique qu’on écoute à deux, pas plus. J’aime la poésie de Rilke quand elle est dite à la radio par des voix féminines. J’aime encore la douceur des paupières grises des oiseaux morts que je caressais quand mon père revenait de la chasse. J’aime croquer les grains de poivre noir qui restent aux dents après les tranches de saumon au genévrier. J’aime être seul. J’aime l’idée que l’on m’oublie. J’aime me rendre compte que mon enfance est enfin terminée. J’aime regarder les paysages larges, regarder les gens qui vont ailleurs et ceux que j’aime au fond des yeux. J’aime les jambes des filles quand elles sont en jupe. J’aime que l’on ne me comprenne pas. J’aime décevoir ceux qui se souviennent que j’existe. J’aime attirer jusqu’à la folie, jusqu’à l’excès d’osmose. J’aime séduire mais furtivement. J’aime les situations insolites et les gestes qui deviennent dérisoires par manque de suite. Je n’aime pas lire, d’ailleurs je ne lis plus. Je n’aime pas avoir envie des filles, elles qui n’ont plus jamais envie de moi. Je ne regrette pas de m’être isolé au grand oubli des murs d’une maison cachée au fond d’un parc. Je suis peut-être au bord d’une rencontre que je n’imagine pas. Je ne parle plus. Je dors avec l’odeur humide et d’ombre de mon salon bureau chambre. Je ne mets jamais de chaussettes ni de sous vêtements moi non plus. Je n’ai pas de cheveux. J’aime les voitures blanches avec des gros moteurs silencieux. J’aime la pluie sur les tuiles lorsque je suis au grenier. Je ne m’habitue jamais. Je n’aime les villes que si je n’y connais personne. Je n’aime pas parler avec les garçons qui ont les mêmes goûts que moi, seulement les filles, de mon âge de préférence. J’ai un autre nom et je n’ai plus le mien, plus du tout. Je ne travaille presque pas. Je pourrai vivre comme ça jusqu’à la fin. Ma vie active est sûrement achevée. Mon seul contact amical durant ces dix dernières années est mort depuis un an. Il me racontait de temps en temps ses projets de film. Il me faisait des pâtés en croûte et me faisait toujours goutter du nouveau pain. Il arrivait toujours à en trouver du nouveau dans des boulangeries à la mode. On le dégustait en silence, avec du beurre, avec du chocolat, avec du gras de canard et toujours du vin blanc. On se saoulait de mots et de whisky écossais. On était toujours chez lui. Parfois, il venait me chercher très tard avec sa décapotable. Je n’ai vu sa femme qu’une seule fois, à Paris, le soir où nous étions allés acheter des vêtements. Cette fois là, nous avions décidé d’acheter des pantalons, des chemises, des vestes et manteaux pour le restant de notre vie. Au moins lui, il a tenu… Le salopard ! Je me demande s’il ne savait pas déjà son cancer lorsque nous avons parié. Mais moi je tiens le coup avec mes pulls irlandais. Je n’ai que de vieux tableaux flamands du 16ième siècle. J’aime particulièrement les Francken. Je n’aime pas que l’on me tutoie, je n’aime pas que l’on me parle anglais. Mes vases sont toujours chinois et les couverts de la maison sont tous en argent. Je me souviens que tu avais horreur de ça. J’ai choisi de ne plus avoir de famille ascendante à enterrer, ni à la Pâques, ni à Noël pour bouffer et s’embrasser. Je crois que mes yeux ne changent pas mais j’ai souvent mal au dos le matin. Mon corps et devenu maigre mais je suis resté épais de corpulence. J’aime bien écrire mais je me cantonne à de la poésie. Je ne crois pas qu’elle soit très bonne mais j’aime l’écrire en silence rythmé, en secret. J’ai parfois un peu honte de me prendre pour Blaise Cendrars. Je ne fume maintenant que des cigares Zino n° 9 et j’attache beaucoup d’importance à ce que la cave ne soit jamais vide, et toujours à la bonne hygrométrie. Je bois beaucoup. Je n’ai jamais rencontré le facteur. J’ai presque oublié le village de mon enfance, et mes parents, et mes frères. J’ai presque oublié d’où je viens, enfin il ne me reste que des anecdotes qui en revanche ressurgissent souvent depuis quelque temps. Je ne produis plus rien. Maintenant je suis arrêté, loin, aux autres pages du reste de ma vie, ouvert à l’ennui des étés, vulnérable aux rigueurs de la solitude, au film de mes souvenirs.
Gros bisou et bonne continuation !