Lise Lasnère

Bon voyage, amusez-vous bien.




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JUILLET 2008
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Juillet 2008
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Maude appelle ses amies d'écriture. E

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Reliures : Dos carré collé

Formats : 11x17 cm

Pages : 471

Impression : Noir et blanc

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Autour de Lise Lasnère

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Résumé



Bon voyage, amusez-vous bien.




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Juillet 2008
Savourer.


Maude appelle ses amies d'écriture. Elle claironne la grande nouvelle. A peine de retour de sa tournée théâtrale dans les îles grecques, Fanny lui téléphone pour connaître les résultats.

Maude cultive, jour après jour, la pensée monomaniaque du succès de son fils... Luc a son bac... le tunnel est derrière nous... le trophée est acquis... gagné... l'épreuve surmontée... Ses yeux brillent. Le soleil caresse les ramures des arbres du boulevard. Les rosiers fleurissent dans le jardinet en bas de l'immeuble. Chaque jour le gardien la croise. Il accompagne d'un franc sourire son salut quotidien alors qu'elle pense... bizarre... bizarre... il a son bac... et je suis la même... anxieuse toujours... moins certes... mais pas différente... pas vraiment... et pourtant... il l'a... son bac... il me suffit d'imaginer... s'il devait recommencer... ce ne serait pas un drame... la vie continuerait... mais lourde... grise... la perspective d'une année... de tumultes... de peur... de cris... de surveillance... de "tu fais quoi ?"... "Tu devrais travailler... déjà... depuis longtemps"... et... "tu as fait quoi... exactement... depuis trois jours ?"... il me suffit d'imaginer... l'été... devant nous... avec... de nouveau... en septembre... des devoirs d'histoire... de géographie... et Freud... et les intégrales... les mouvements pendulaires... et les crises biologiques...

Maude imagine et elle savoure, de la sorte, pleinement son bonheur.

Juillet 2008
Une intervention (sans précaution).


Maude connait maintenant la bonne nouvelle. Les premiers jours du mois de juillet s'écoulent dans l'euphorie et la légèreté de la fin de l'année scolaire. Les contraintes, les contrariétés et les contradictions de sa vie s'estompent. Elle se consacre à ses rencontres quotidiennes avec Fanny, son amie comédienne. Tout va bien. Elle apprécie. Elle respire légèrement, profite du moment.
Chaque jour elle traverse un petit jardin qui permet d'atteindre la maisonnette de Fanny non loin des colonnes de la place de la Nation. Les frondaisons filtrent de discrets rayons du soleil. Elles bruissent des miaulements des chats qui déambulent sous les arbres. Les bordures des fenêtres sont en bois, peintes en blanc. Le logis de Fanny, modeste de taille, coquet, constitue un abri de poupée (de jeune fille). Fanny est gracieuse, ses cheveux longs et auburn, ses lèvres fines et soulignées de rouge, son regard intense.
Elles se voient le matin (Luc et Romain dorment encore) et l'après-midi aussi parfois. Toutes deux écrivent, côte à côte. Fanny plane haut dans le ciel de Paris. Elle proclame que le miracle est toujours possible. Elle mène son existence en surfant de la crête d'une vague merveilleuse à l'autre. Elle quitte un événement magique pour atteindre le suivant qui surviendra (elle y croit) sur le bord de sa route. Elle a tenté, ces derniers mois, de produire l'un des ses textes sur une scène parisienne. Elle a frappé aux portes des café-théâtre. Elle s'est découragée, s'est enthousiasmée, elle a failli sombrer. Maude s'est inquiétée. Fanny lui a raconté, plus tard (une fois le miracle advenu), le détail de son angoissant périple. Elle lui a dit que l'argent avait failli manquer. Elle lui a décrit le décompte de ses heures avec l'ANPE et lui a révélé, enfin, le grand événement qui lui a ouvert une voie nouvelle. Elle est entrée dans la troupe de Dany Donovan. Elle a été choisie pour jouer le rôle d'Hermione dans Phèdre. Elle entame une tournée de deux ans dans le monde entier.
Elle rencontre Maude dans sa maison blottie tout au fond de son jardin ombragé ou bien elles se voient dans un café de place de la Nation. Son regard est vif. Elle commente son passé récent... je le savais Maude... le miracle... une évidence... et maintenant... regarde... cette journée... si merveilleuse... et pourquoi pas... le prochain... bientôt... il suffit d'attendre... d'espérer... avec confiance... une histoire de foi... de croyance... Maude écoute, se souvient comme elle l'imaginait, dans sa petite maison, avant le miracle, seule, le soir, dans son lit, seule devant sa pomme qu'elle mangeait le matin au petit-déjeuner ou devant sa compote qu'elle choisissait pour son repas à midi quinze, heure précise où elle considérait qu'il était temps de s'alimenter, seule devant son pain aux noix qu'elle grignotait, par petits morceaux, une fois la nuit tombée, sur son canapé rouge devant la fenêtre aux croisillons de bois où dansent les branches et les feuillages de son jardin, seule, s'interrogeant sur son équilibre alimentaire... était-il correctement respecté... ainsi... avec les bouchées... qu'elle avalait... lentement... les unes après les autres... tout en déglutissant?... une légère gorgée de thé... peut-être... à peine infusé... lui ferait du bien... c'était possible... sans doute... oui... elle se préparerait une tasse... n'en avalerait qu'une demie gorgée... qui lui suffirait... son organisme réagissait si violemment à la théine...
Fanny s'est enfin, depuis quelques semaines, embarquée avec bonheur dans le train de l'aventure théâtrale, un convoi qui n'attend pas, qu'elle ne devait surtout pas manquer, elle en avait parfaitement conscience. Il accélérait déjà lorsqu'elle est montée, in extrémis, sur le marchepied. Elle a joyeusement agité un mouchoir blanc au travers de la fenêtre alors qu'elle partait pour les Pays-Bas, pour Londres, Toulouse, New York et elle a crié à Maude, de toutes ses forces, alors qu'elle s'éloignait à grande vitesse déjà... et maintenant Maude... je voudrais trouver l'HOMME... je le cherche... j'en ai assez de vivre seule... j'en ai fait le tour... tu me raconteras... tu me diras... comment faire... à ton avis ?... A cet instant, Fanny décidait, tout simplement, de changer son miracle d'épaule. Maude lui a répondu, par la suite, du mieux qu'elle a pu... fais confiance, lui a-t-elle dit... laisse faire... sois passionnée... tu as toutes tes chances... Les mois ont passé. L'homme se faisait rare. Fanny avait plus de quarante ans. Maude pensait... la situation est complexe... les hommes sont engagés... mais il suffit d'une fois... de la rencontre... avant... après... et la vie change... le miracle... une fois de plus...
Début juillet, Fanny raconte à Maude les prémices de la rencontre qu'elle espérait. Maude découvre un homme touchant, profond et, contrairement aux psychologues professionnels, prudents et silencieux, elle entre dans la vie de son amie. Elle s'engage, se prononce et lui conseille sans hésiter de l'appeler, de prendre des nouvelles, de se mettre à sa place, penser à lui, de lui faire du bien, d'aller vers lui, sans crainte.



Ne pas s'inquiéter. JUILLET - AOUT 2008
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Juillet ' août 2008.

Ne pas s'inquieter.


' ne t'inquiète pas... ne sois pas tendu... souris à la vie... telles sont les exhortations de Maude à son mari pendant les vacances passées en Bretagne d'abord puis en Espagne. Maude a le sentiment d'être l'âme, indispensable, du cercle familial. Elle prend confiance. Les contraintes de la vie quotidienne s'estompent et Maude occupe sa place avec aisance, une certaine joie au fond d'elle... même... ne t'inquiète pas, répond-elle à Thibault, lorsqu'il demande... et l'oreille de Luc ?... comment allons-nous faire?... Le tympan de son fils a subi, l'été dernier, un choc violent lors d'un empannage incontrôlé et la question se pose alors qu'ils sont à Ker-Bihan... pourra-t-il faire de la plongée en Espagne ?... Maude n'est pas inquiète... nous trouverons un orl, dit-elle à Thibault... dans la région... tout près d'Auray... ou bien du côté de Vannes... avant de gagner le sud... Thibault demande... mais à quelle heure éteint-il donc ?... Il parle encore de Luc, qui lit, qui discute avec Romain, son plus jeune frère, tard dans leur minuscule chambre de Ker-Bihan... ne t'inquiète pas, lui répond Maude... c'est sa parenthèse... bien à lui... de liberté... pendant les vacances... Thibault persiste (dans son inquiétude)... et les enfants... comment vont-ils manger?... Il est vrai que l'organisation n'est pas toujours simple. En Espagne, notamment, les journées ne sont pas structurées par les activités nautiques. Le rythme alimentaire est plus incertain, les fournitures assez problématiques, la viande difficile à trouver, les repas proposés singulièrement rustiques... ne t'inquiète pas, lui répond Maude... nous pourrons toujours prendre quelques sandwiches sur la plage... et puis... il fait si chaud... ils n'auront pas très faim... et au pire... ils supporteront... dix jours... d'une nourriture élémentaire... ils survivront... Thibault accepte les "ne t'inquiète pas" récurrents de Maude. Il accepte, pendant l'été, de vivre mieux. Maude joue sur du velours. Les jours, dépourvus des soucis scolaires, sont faciles et doux, accueillants et sympathiques. Aucune extrémité contondante n'est susceptible de créer des accrocs, blessures ou déchirements. Pas de conséquences néfastes. Les multiples... ne t'inquiète pas... égrenés au fil du temps sont de douces et efficaces pilules calmantes.
Maude et Thibault organisent la trêve estivale pour que leurs deux garçons profitent, au mieux, de la légèreté et du plaisir de ce temps libéré des obligations scolaires. Les journées bretonnes sont structurées, en leur milieu, par le déjeuner (avant la voile), équilibré, appétissant, préparé et servi par Thibault, structurées par les courses alimentaires faites par Thibault également, par les activités de ménage et remises en ordre, gentiment et agréablement réalisées par Maude en cours de matinée. Elle vaque, dans l'appartement, tout en écoutant Un amour de Swann ou La prisonnière, tout en apercevant derrière la baie vitrée le ciel bleu ou gris chargé de cumulus ou de nimbus au-dessus des hautes futaies de peupliers en bordure de parking. Après le repas Maude se charge des serviettes de bain, des livres, des pulls et se transporte, en trottinette, jusqu'à la plage pour y accueillir Luc et Romain qui, après la voile, s'installent à ses côtés, contemplent les vagues et les bateaux, lisent et attendent leurs amis. A leur arrivée, Luc débute son spectacle quotidien d'amuseur public devant un auditoire acquis d'avance, Romain, Olivier, Laurent et Eglantine. De francs sourires voltigent sur les lèvres, des éclats de rire résonnent au-dessus des serviettes.

Maude et Thibault remplissent, du mieux qu'ils le peuvent, leur rôle d'organisateurs de vacances dans l'intérêt de leurs garçons. Maude, de son côté, ne cesse de scander de récurrents' ne t'inquiète pas... à l'attention de son mari... Ne t'inquiète pas, lui dit-elle... tout se passe bien... lorsqu'il part seul, en milieu d'après-midi, pour une balade jusqu'à la Trinité accompagné par son petit chien qui trottine à ses côtés. Le soir elle l'appelle avant le dîner. Ils prennent un cocktail rhum coco et Maude lui raconte, par bribes, les événements de la journée, de si légers propos qu'une simple oreille distraite de Thibault parvient à écouter. Il ouvre son téléphone Wifi et consulte ses valeurs en bourse pendant que de vaporeux flocons de bonheur virevoltent autour des épaules des deux époux.

En Espagne également, un parfum de bonheur traverse l'atmosphère même s'ils ne s'adonnent pas, à Salaya, au rituel apéritif du soir. Les conditions ne s'y prêtent pas de ce côté-ci de la frontière. Leur quartier, résidentiel, ne propose, à l'horizon, ni cafés, ni restaurants. Maude convie Thibault, chaque matin, à une promenade dans la pinède. Les chemins y sont parfois dégagés. Parfois leur perspective est, au contraire, interrompue par la présence soudaine d'immenses roseaux hauts de plusieurs mètres. Maude demande, alors, à Thibault de s'arrêter devant le mur de verdure et elle le prend en photo. Elle veut se souvenir de la joie du moment, et des cyclistes qui leur disent bonjour, et des joggers qui les croisent et leur adressent un signe de la main.
Le soleil de la fin de la matinée devient plus brûlant. Les enfants dorment jusqu'à plus d'une heure de l'après-midi. Maude perçoit des gouttelettes de bien-être qui glissent sur elle et sur son mari pendant ce temps libéré des enjeux scolaires, si inquiétants pendant l'année. Les différents "ne t'inquiète pas" déploient alors dans ce contexte le maximum de leur efficacité.

Quelques ombres altèrent pourtant, de loin en loin, ce plaisant tableau. Des mésaventures d'ordre matériel parsèment leurs importunes chausse-trappes sur la route de Maude.

Tout d'abord, elle oublie à Paris les coûteuses raquettes de tennis des enfants alors qu'elle a réservé, pour eux, une heure par jour sur les courts du club niché au coeur des marais salants et des massifs mêlés de genêts et de mimosa. Des solutions sont bricolées : une raquette achetée pour Romain (qui semble hors de prix à Maude) et une autre prêtée à Luc par ses amis de Ker-Bihan qui rendent, par là, un fier service à Maude.

Ou bien encore, le retour Ker-Bihan Paris n'est pas précisément harmonieux car Thibault, malgré un caractère visiblement adouci comparé aux années précédentes, ne peut éviter de présenter les signes de crispation bien connus en ce type de circonstances.
Jeudi 13 août, veille du retour, aux alentours de 19 heures, il dit à Maude... tu dois dormir tôt ce soir... demain tu conduis... Thibault n'a pas son permis de conduire en raison de sa vue si défaillante qu'il ne l'a jamais présenté... ne t'inquiète pas, lui répond Maude... cinq heures de route ne sont qu'un détail... il n'est pas difficile d'être chauffeur... nombre d'événements sont bien plus complexes dans la vie... Il insiste... et tu auras le temps... demain... tu crois... de nettoyer tout l'appartement... avant le départ ?... ;... ne t'inquiète pas, lui répond-elle... quand Luc et Romain seront de retour, l'un de la planche (Romain) l'autre de la voile (Luc)... ne t'inquiète pas... nous partirons... aux alentours de 16 heures... ou même... au pire... vers 18 heures... où est le problème ?... si l'on arrive après minuit... à Paris... ce ne sera pas un exploit... pas insurmontable...
... ne t'inquiète pas... Maude lui répète la formule toute la journée du vendredi 14 août, jour du départ. Les heures défilent et Maude se demande, en réalité, au cours de cette journée, si le chargement des bagages, le nettoyage des feux de la gazinière, le rangement de la salle de bains, le passage de l'aspirateur dans les chambres, seront autant de tâches effectivement réalisées dans les temps, pour 18 heures. Mais elle se raisonne. L'enjeu est mineur. Une sinécure par rapport à la préparation d'un examen, un baccalauréat, celui de son fils par exemple. Sur la route du retour, Thibault surveille, par-dessus l'épaule de Maude, la moindre possibilité d'émergence du plus modeste accrochage, sous un soleil éclatant (un peu perturbant pour Maude) lorsqu'ils s'éloignent de la côte. Mais elle, posée, reste souriante, avenante, depuis Ker-Bihan jusqu'aux portes de Paris. Parcourir des kilomètres sur des routes à grande vitesse n'est pas problématique. Un succès, donc. Elle en était sûre. Par avance.

L'arrivée en Espagne constitue un autre moment à risque. Le premier soir, lorsqu'elle se couche, Maude est encore assez paisible. Elle nourrit seulement un léger doute quant à l'endroit où peuvent bien se trouver les billets de retour. Mais elle les trouvera, sans aucun doute, le lendemain, à la première heure. Elle reste calme puisque l'événement (la perte des billets ainsi que la réaction consécutive de Thibault) n'est pas envisageable. Elle attend le réveil des enfants. Dans leur chambre, à coup sûr, doit être glissée, entre deux bandes dessinées, la pochette SNCF convoitée, qui arbore le dessin d'un train bleu sur un fond pâle et grisâtre, et qui contient les billets mentionnant la date et l'heure du départ de leur voiture (sur l'auto-train) ainsi que celles de leurs quatre voyages Narbonne - Paris, en TGV, places assises. C'est l'unique solution, la seule plausible puisque Maude a déjà poussé ses investigations dans tous les lieux accessibles (les garçons étant déjà couchés). Les billets sont quelque part dans l'un de leurs albums éparpillés un peu partout, sur le canapé, sous les lits ou bien empilés, en vrac, sur leur table de nuit. Maude attendra qu'ils ouvrent l'oeil, qu'ils se dirigent, comme chaque matin, d'un pas hésitant (ensommeillé) vers leur bol de céréales. Ce sera vite fait, pas vu pas pris, le temps de leur petit-déjeuner. Elle fera un tour dans leur chambre, trouvera la chemise cartonnée (elle la voit exactement comme si elle l'avait en main), une vieille chemise, dédiée à l'Espagne, emplie de cartes touristiques. Elle y a glissé la pochette SNCF, et le tout, (elle en est sûre) dans l'une de leurs bandes dessinées.
A 9 heures précises, elle cherche. Ne trouve rien. Elle se précipite alors vers la poubelle. Rien. Puis elle pense aux sacs-poubelle, jetés hier, à cause du chien, qui dort dans la cuisine. Celle-ci doit donc impérativement, avant la nuit, être libre de tous ses déchets. Elle se souvient être sortie pour enfourner le sac plastique dans l'immense benne en haut des escaliers qui donnent sur la rue. La benne. Elle court. Elle ouvre le conteneur. Qui est vide (les éboueurs sont passés). Elle s'élance ensuite vers la voiture. Elle a, peut-être, en fonction d'un incompréhensible, mystérieux ou magique concours de circonstances, laissé tomber l'enveloppe entre le siège avant et le levier de vitesse ou bien derrière les banquettes. Maude scrute. Rien. Elle revient dans la maison. Thibault lui demande' tu as perdu quelque chose ?... Elle répond... non... rien... pas important... tu sais ma pochette de cartes postales... c'est pratique... je ne la trouve plus...
La masse visqueuse, rampante, sournoise commence alors son ascension. Elle atteint les orteils, puis monte, peu à peu, inexorable marée noire qui gagne les genoux, les hanches. Les minutes passent. Les épaules sont atteintes. Bientôt Maude ne pourra plus respirer. Etouffement prévisible, absolu qui interviendra, inéluctablement.
C'est trop injuste. Elle est cernée alors que, justement, elle a réussi à combattre, depuis trois jours, l'inquiétude de Thibault. Le trajet Ker-Bihan Paris, compte-tenu de l'anxiété rituelle de l'époux, fut, en définitive, une sinécure, grâce à elle, qui a su garder le sourire, arrondir les angles, détendre l'atmosphère. Luc et Romain, dans la voiture, ont écouté, sans interruption, L'évangile de Jimmy de Didier Van Cauwelaert. Un plaisir. Ils n'ont pas vu le temps passer. Maude ne s'est pas ennuyée, vissée au volant, parcourant les kilomètres a priori monotones de l'autoroute, si satisfaite de l'écoute (assez) captivée de ses garçons. De temps en temps elle arrêtait le CD, expliquait puisqu'elle avait déjà écouté le roman quelques mois plus tôt. Elle n'avait jusqu'alors pas eu l'occasion de leur proposer l'audition, mais elle avait supposé que Luc et Romain seraient séduits par cette intrigue politico-scientifico-métaphysiquo-policière. Thibault, quant à lui, n'a pas écouté, pas compris. Il était trop inquiet, craignait que Maude n'oublie de freiner lors d'un ralentissement inopiné ou qu'elle ne voie pas un camion ou une voiture qui aurait décrit une soudaine embardée ou encore qu'elle ne somnole, ou pire même qu'elle ne s'assoupisse. Il s'est, aussi exclusivement qu'intensément, intéressé à la route. Mais, eu égard à cette inévitable tournure d'esprit de Thibault, le retour s'est, tout compte fait, déroulé en douceur. Le départ pour l'Espagne, dès le lendemain, fut tout aussi aisé, par l'auto-train depuis Paris jusqu'à Narbonne. De même que l'arrivée à Salaya qui intervint sous les meilleurs auspices. Ils trouvèrent une place dans la résidence des Oiseaux Chantants sous un soleil éclatant et une chaleur suffocante, de type tropical, agréables au goût de Maude. Les fleurs luxuriantes, les cactus et les palmiers étaient baignés par une odeur de pinède.
9 heures 50, le 17 août. Les "ne t'inquiète pas" de Maude demeureront sans effet. Thibault ne se laissera pas circonvenir. L'entreprise est perdue d'avance. Maude est piégée. Elle pourrait dissimuler et reporter l'annonce de la mauvaise nouvelle afin que la colère de Thibault (saturée d'angoisse) éclate le plus tard possible. Mais Maude ne peut garder un tel secret pendant les douze prochains jours de vacances en Espagne. Ce comportement est concevable, pourtant, en toute théorie : ne pas dire, maintenir la bouche fermée. Mais Maude serait, dans ces conditions, absente, ailleurs, minée, dans l'incapacité de remplir le rôle qu'elle s'est allègrement attribué depuis des semaines, celui de l'animatrice, de la commentatrice, qui imprime le mouvement (la vie). Elle ne pourrait plus égrener les mots qui donnent structure et âme à leur existence (en famille). Une Maude silencieuse, qui broierait du noir, n'ouvrirait pas la bouche, garderait le secret sur son erreur (que Thibault ne lui pardonnera pas), rendrait leur vie, à tous les quatre, insupportable.
Aucune issue. Ni celle de l'aveu. Ni celle du silence. Maude est figée. Le désastre s'abat alors qu'elle le croyait trop affligeant, justement, pour être concevable. Elle pensait, précisément, que la débâcle ne pouvait lui être infligée avec un Thibault qui déborderait d'hostilité envers elle, avec leur séjour qui volerait en éclats, avec leur vie commune, à tous les quatre, qui, pendant douze jours, aurait été saccagée.

Et pourtant l'événement s'impose. Massif. Incontournable.

Maude doit accompagner les garçons à la plongée. L'événement est une grande première. Elle a été soulagée, quelques semaines plus tôt, lorsque Thibault a découvert, par Internet, un club proposant des cours en français. Romain a désormais l'âge requis (bientôt quinze ans). Maude a obtenu toutes les précisions voulues en appelant, depuis Paris, l'équipe chaleureuse et accueillante du Club de la Salamandre situé à quelques kilomètres du village de Salaya. Elle fut reconnaissante à Thibault de son idée qui allait leur éviter douze jours passés au soleil dont les seules activités auraient été la plage, la lecture et la chaleur accablante sur une serviette de bain. Maude, pour sa part, apprécie mais Romain, et surtout Luc, qui aura bientôt dix-huit ans, auraient immanquablement été plaqués, attirés, comme aimantés à la surface de leur lit (ou du canapé du salon) par l'inertie propre à leur âge. Luc n'est plus vraiment passionné par la pêche au creux des rochers, ni par les jeux d'eau, les éclaboussures et les plongées en apnée pour s'emparer de galets ou d'étoiles de mer. La nécessité du travail scolaire du matin ne s'impose même plus puisqu'il a son bac et lorsque Thibault avait appris les dates retenues par Maude pour l'aller et le retour en train, il l'avait critiquée... mais à quoi pensait-elle ?... douze jours en Espagne... c'était trop long... bien trop... pour les garçons... Elle avait répondu qu'il avait raison... elle avait réservé trop vite... voulu faire plaisir à Romain... elle lui avait promis... il trouvait qu'ils ne restaient jamais assez longtemps à Salaya... (à dessein en réalité, à cause du manque d'activités)... elle avait tenu sa promesse... n'était pas parfaite... s'était trompée... elle n'aurait pas dû... ;... effectivement... c'était une erreur, avait répondu Thibault... de décider en fonction du désir des garçons... et non pas de leur bien... objectif... et elle fut enchantée le jour où Thibault avait évoqué le stage de plongée qui leur éviterait douze jours d'un possible silence relativement taciturne observé par Luc et de contemplation commune, sous une chaleur écrasante, de familles bruyantes assorties de bébés s'agitant à l'ombre de parasols ou barbotant dans les vagues. Ce sport devait, selon toute vraisemblance, enthousiasmer Luc qui arbore une puissante carrure et nourrit, depuis toujours, une passion pour l'élément liquide. Quant à Romain, il suivrait son frère avec entrain. Le succès serait au rendez-vous.

La chaleur est irradiante et blanche. Maude marche, avec Romain, jusqu'à la voiture. Et lui dit tout. Quelqu'un doit savoir, compatir, mesurer la catastrophe, l'ampleur des conséquences du côté du père, prendre conscience que cette fois-ci, maman ne raconte pas de blague. L'affaire est sérieuse. Luc les rejoint dans la voiture. Maude ne lui révèle pas son omnipotent, omniprésent, tétanisant secret mais il veut comprendre. Il sent bien que Maude lui cache quelque-chose. Romain raconte, à demi-mots... c'est maman... elle a un problème... Luc insiste, veut savoir... tu me promets, lui demande Maude... tu ne le diras pas à ton père ?... Luc lui lance un regard interrogatif... je te connais, poursuit-elle... tu promets... et un jour... tu es en colère... contre moi... et tu racontes... tu me prends à contre-pied...
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