Lise Lasnère

Mais aussi l'émotion - livre 1

« Mais aussi l'émotion » est le récit sur quelques mois de la vie de Maude qui vit à Paris, est mariée, a deux enfants, Le lecteur l'accompagne, d

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91853

Reliures : Dos carré collé

Formats : 11x17 cm

Pages : 332

Impression : Noir et blanc

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Mais aussi l'émotion - livre 1
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« Mais aussi l'émotion » est le récit sur quelques mois de la vie de Maude qui vit à Paris, est mariée, a deux enfants, Le lecteur l'accompagne, d

Autour de Lise Lasnère

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Ses ouvrages
Résumé
« Mais aussi l'émotion » est le récit sur quelques mois de la vie de Maude qui vit à Paris, est mariée, a deux enfants, Le lecteur l'accompagne, de l'extérieur, dans sa cuisine, avec ses enfants, son mari, ses beaux-parents, sa mère, en vacances' La perception intérieure de Maude devient, au fil du temps, plus confiante et moins douloureuse. Cette lutte contre ses inquiétudes et obsessions quotidiennes constitue l'enjeu profond de cette chronique apparemment lisse mais intimement riche et intense.



Quelques extraits :

' Juillet 2006
Jeux de cartes.




Lise a bien noté que son mari apprécie les moments qu'il passe avec son père, sa mère, son frère ou sa s??ur. Tous, en famille, prennent du bon temps. Une fois le repas terminé, ils ne s'ennuient pas. Ce peut être un dimanche ou bien pendant des vacances à la campagne. Ce pouvait être au cours de l'un ou l'autre des voyages organisés par Marcel son beau-père. L'année de ses quatre-vingts ans, il avait invité ses trois enfants avec époux, épouses et petits-enfants pour un premier voyage en Afrique du nord. Les années suivantes, il avait poursuivi avec Chypre et l'Italie du sud. Ils avaient abordé à Capri. Pour lui, ce fut le bonheur d'avoir sa famille, au complet, réunie autour de lui. Le désert saharien, surtout, fut une merveille. Ils avaient passé une nuit sous la tente. Le soir, ils avaient dîné autour du feu, sous les étoiles, au milieu du sable d'or qui s'étendait à l'infini. Marcel avait longtemps rêvé de cet instant où il serait avec eux, tous, au c??ur des immenses dunes sauvages et sublimes. Il avait repéré l'endroit des années plus tôt, lors d'un voyage organisé avec un groupe de retraités. Et il avait nourri le désir d'y emmener sa famille, au complet, autour de lui. Il avait été patient. Il avait attendu que Julien, le plus jeune de ses petits-enfants, soit suffisamment grand pour être capable de suivre et de comprendre. D'apprécier. Et enfin il avait réalisé son rêve. A Marrakech, dans le superbe hôtel dont les dalles de marbre étincelaient, partout, sur le sol, sur les murs, il avait été remarqué à plusieurs reprises. Des clients, des serveurs l'avaient félicité pour cette famille, si magnifique, autour de lui. Une onde de plaisir avait coulé sur son c??ur.
Lise les observe, tous les cinq, ensemble, le père, la mère et leurs trois enfants. Lorsque le moment est propice, l'un d'eux, ce peut être Manou ou bien Marcel, ou bien Rémi, ou encore son frère, sa s??ur, l'un d'eux propose de sortir le jeu de cartes. Un membre de la famille s'esquive pour qu'il n'en reste plus que quatre autour de la table. Et les parties de bridge commencent. Les joueurs ne voient plus le temps passer.
Lise les aperçoit, les entend, de loin. Le repas a été bon. Rémi en a bien profité. Il a fait honneur au foie gras ou au saumon, aux vol-au-vents parfois, ou bien à la langouste, à la dinde, au chapon. Il en a repris plusieurs fois. Sa mère n'a pas eu besoin d'insister. Il aime faire plaisir. Manger le satisfait. Son estomac est calé. Le champagne a été offert à l'apéritif, et puis, de nouveau, au moment du dessert. Pendant le repas, les vins blanc, rouge et rosé ont été servis. Dans l'après-midi, la voix de Rémi a été plus forte, plus présente que d'habitude. Ces après-midi-là, il devient expansif. Manou, se réjouit. Rémi plaisante, critique, dit le fond de sa pensée. Il s'exprime sans réfléchir aux conséquences. Il se laisse aller, s'épanouit. Il joue aux cartes avec son père, sa mère, son frère ou sa soeur. Parfois il triche. Il reçoit les remontrances de ses partenaires. Remontrances amusées.
Les heures passent. Lise, assise non loin, aperçoit son mari. Il est heureux.
Rémi a raconté à Lise que, lorsqu'il était enfant, les journées, parfois, étaient longues, pendant le mois d'été passé, chaque année, en Méditerranée. La sieste quotidienne était imposée. Au plus fort de la chaleur, les enfants devaient s'allonger dans le noir. Et ensuite, sur la plage, ils devaient attendre que quatre heures pleines se soient écoulées après le déjeuner. Avant ce délai, il était hors de question de tremper le pied dans l'eau. Ensemble, en famille, ils jouaient à la belote ou au tarot. Le souvenir n'était pas désagréable.
Lise admire. Au fil des années, de dimanche en dimanche, lors de fêtes ou d'anniversaires, à Noël ou à Pâques, pendant les séjours en Afrique ou en Italie du sud, elle a observé ce cercle familial où l'ambiance est bonne, autour de la table carrée recouverte d'un tapis vert. La journée en famille passe aisément. Sans heurt. Tout le monde parle. Chacun veut être agréable.
" Jouer aux cartes?" La proposition est lancée. «Mais oui, voyons ! Pourquoi pas? ». L'enthousiasme est toujours le même. Et, quelques heures plus tard, c'est le moment de se quitter. La journée s'est écoulée dans le don de soi, d'une certaine façon. Chacun faisant un effort.
Lise ne sait pas jouer. Ni au bridge, ni au tarot, ni à la belote. Elle n'a, jamais de sa vie, touché une carte.
Les vacances à quatre, celles de Lise et Rémi, avec leurs deux enfants, furent organisées, au fil des années. Ils allèrent en Bretagne, en Méditerranée. Dans les premiers temps, avec les enfants petits, des occupations, en famille, devaient être trouvées. Les plages de la côte atlantique proposait le club Mickey. Julien, le plus jeune, y allait. Accompagné de Loïc jusqu'à l'âge de neuf, dix ans. Puis, lorsqu'ils furent plus grands, Loïc, Julien furent occupés avec la voile. Les stages de tennis, aussi, étaient une solution. En Espagne, les occupations organisées étaient plus rares. Sur la plage Lise avait lu des livres à Julien le plus longtemps possible. Tant qu'il l'avait accepté. A la maison, dans les temps morts, en attendant les repas ou les sorties sur la plage, les enfants lisaient des bandes dessinées. Lise était prévoyante. Pour les vacances elle en apportait des paniers entiers qu'elle préparait à Paris.
Des années durant, Rémi avait tenté d'apprendre à Julien, le plus jeune, les règles du tarot. Mais Julien criait. Il était agacé. Il s'énervait. Ne comprenait pas. Il ne se concentrait pas. Rémi n'insistait pas. A chacune de ses tentatives, il commentait. " Julien est trop jeune. On essaiera l'année prochaine. Une autre fois. Plus tard, on tentera l'affaire.» Lorsqu'il était seul, dans la chambre, avec Lise, il se confiait. Il lui disait qu'à son âge, lui, s'y était déjà mis. A dix ans, il disputait des parties avec ses parents. Et, en Espagne, surtout là, où aucune activité organisée ni commerciale n'était proposée, avec persévérance, Rémi recommençait. La tentative tournait court. Rémi replaçait les cartes dans leur boîte de plastique transparent. Il la gardait pour l'année suivante.
En 2006, au mois de juillet, tous les quatre restent trois semaines en Bretagne et, ensemble, le soir, après Koh-Lanta, ou bien après L'as des as où Belmondo pilote un avion et entraîne son équipe de boxe pour les jeux olympiques de 1933, après Fort-Boyard, tous les quatre tirent la table au milieu de la salle. Ils s'installent. La séance de cartes commence. Elle leur plait. Ils font deux parties seulement. Davantage serait trop long pour Julien. Mais il aime. Il a compris. Il apprécie. Se débrouille bien. Le midi aussi, parfois, ils ont le temps de faire une ou deux petites parties après le repas, avant la voile, avant que Loïc, Julien ne prennent leurs lunettes de soleil et, à pied, ne se dirigent vers le grand parking où les bateaux sont déjà gréés, alignés côte à côte.
Lise a appris en même temps que Julien. Elle ne sera jamais douée. Il lui manque le jeu de la carte. Elle oublie tout. Elle n'a pas l'habitude. Elle ne l'aura jamais. Il n'est pas possible d'apprendre si tard dans la vie. Elle oublie quels c??urs, carreaux ou piques sont déjà tombés. De même pour les figures et les atouts. Elle est incapable de s'en souvenir. Alors elle écrit sur un papier. Elle note les cartes qu'elle a vu défiler dans le cours de la partie. Elle note et gribouille. Alors qu'ensemble, ils sont, tous les quatre, réunis autour de la table.
Juillet 2006.
Flux, reflux.



Loïc, Julien ont gîté et viré de bord. Ils ont surfé, hissé le spi. Ils ont plissé les yeux dans le soleil quand ils regardaient l'horizon. Ils sont trempés.
Ils terminent leur après-midi de voile.
Ils se précipitent sur la plage pour retrouver les amis, les mêmes, chaque année, depuis six ans.
Ils courent.
Ils veulent voir où en est la marée.
Ils espèrent pouvoir creuser des trous et des canaux. Des écluses. Des barrages.
Si la mer est assez basse'
Fils aîné : vacillement.



Lise est allongée sur son lit. Loïc entre dans sa chambre. Il a passé la journée loin d'elle. Installé sur son canapé, près de son bureau, longtemps, il a téléphoné. Et il a retrouvé son ordinateur, enfin, après des semaines d'absence. Souvent, à Kerbihan, il avait cherché un cybercafé. A Salaya aussi. Mais il n'avait pas pu se connecter. Il n'avait pas eu le temps. Pourtant il avait expliqué à ses parents qu'il avait un rendez-vous essentiel pour les besoins de son jeu de rôles. La date était impérative. Ce devait être avant le 15 août. Plus tard, l'astuce qu'il avait imaginée avec le ministre de la justice de l'empire ne serait plus possible. D'où sa ténacité, pendant les vacances pour trouver un ordinateur. Mais il n'avait pas réussi.
Et enfin, il a retrouvé sa chambre. Il a repris contact. Il n'a qu'une journée à passer, à Paris, entre le retour d'Espagne et son départ à la montagne. Il a passé tout ce temps loin de sa mère. Il est resté dans sa chambre. S'est donné, sans réserve, au téléphone, à internet.
Il entre dans la chambre de Lise.
Pour elle la journée se termine. Depuis son réveil, elle a été tendue. Elle devait réussir à boucler les bagages. Dès le début de la journée, au fond, elle le savait, en s'y appliquant, du matin jusqu'au soir, au bout du compte, avant la nuit, les deux sacs seraient remplis, celui de Loïc, celui de Julien pour leur départ, le lendemain. A sept heures du matin, le jour même, ils étaient arrivés à la gare d'Austerlitz. Ils avaient récupéré leur voiture sur le parking de l'auto-train. Ils avaient ouvert la porte de l'appartement et Lise avait vidé le coffre. Les vêtements étaient sales, fripés, emplis de sable. Elle avait dû évaluer. Elaborer. Faire le tri. Le temps était limité pour faire tourner le lave-linge. Puis le sèche-linge. Elle ne savait pas si elle aurait le temps, vraiment, d'attendre la fin du cycle. Elle évaluait mal la durée. Elle commençait à placer les tee-shirts, les slips, les shorts dans le sac de l'un. Puis de l'autre. Mais elle notait en même temps. Pour Julien, ce seraient le tee-shirt jaune, et le vert, et le bleu marine aussi, qui seraient prêts trois heures plus tard, une fois séchés. Pour Loïc, c'étaient les shorts qui manquaient. Ou bien c'était le contraire. Elle craignait de confondre. Elle notait. Voulait se souvenir.
Alors que Loïc appréciait sa journée, Lise peinait. Elle montra son mécontentement. Sa tension. Elle récrimina. Son visage fut crispé. Ses joues se creusèrent. Elle ne sourit pas. Jamais elle ne répondit aux questions, ni de Loïc, ni de Julien. Elle les laissa s'occuper tout seuls et, tous deux, ni l'un, ni l'autre, n'avaient eu intérêt, ce jour-là, à se rapprocher d'elle. La mauvaise humeur planait. Un halo la tenait séparée.
Elle est maintenant allongée sur son lit et Loïc choisit ce moment-là pour prendre la parole. «Maman, je dois t'expliquer. Je le vois bien. Je ne suis pas au niveau. Regarde. Il suffit de comparer. En 1914, tu l'as bien entendu dans la voiture, le roman sur la guerre, Verdun et les tranchées, à cette époque, dès treize ans, on était adulte, déjà, presque. Les hommes quittaient la ferme et les enfants, à cet âge, participaient aux travaux des champs. Ils étaient des hommes. Et puis, dès dix-huit ans, ils partaient pour la guerre. Moi je n'assure pas. Je m'en rends bien compte maman. Regarde. Si on compare avec la guerre. Faire des bagages. Mes bagages ! Tu imagines ? Et moi je ne fais rien. »
Lise tente de le rassurer. Autant qu'elle le peut. C'est elle la responsable. La vraie. Bien sûr, la vie serait plus confortable si, lui, calmement pouvait remplir son sac, prendre ses tee-shirts, les uns après les autres, bien pliés, les prendre de son armoire, et puis de même avec les slips, les pantalons, les affaires de toilette. Et son imperméable. S'il savait où tout était dans la maison. Ce serait mieux ainsi. Lise aimerait prendre Loïc dans ses bras. Elle continue. Elle lui explique que, pour l'avenir, rien n'est perdu. Une autre fois, oui, peut-être, il le fera, une autre fois, il piochera méthodiquement sur les étagères, il se servira dans ses placards. Elle lui dit qu'il ne doit pas tirer de conclusion, là, précisément, dans l'instant. C'est de sa faute. A elle. Rien n'est à sa place dans cette maison. Comment pourrait- il s'en sortir ? Ou plutôt elle lui dit que c'est une affaire de circonstances. C'est inévitable. Après trois semaines à Kerbihan, après dix jours à Salaya, plus rien, aucun habit, n'est accessible dans la maison. Alors elle doit intervenir. Il n'y a pas d'autre solution. Elle parle pour le convaincre. Il n'est coupable de rien. C'est probable, si, dans l'appartement, les conditions étaient normales, il saurait faire. Les paroles de Lise se détachent limpides, claires dans le silence de la pièce.
Loïc entend son développement. Rejoint sa chambre.
Mardi 22 août 2006
Gouffre.



Lise et Rémi aperçoivent à une centaine de mètres devant eux les lumières du restaurant. La façade se détache, imposante, à l'angle du boulevard de Reuilly, sur la place Daumesnil. De loin, ils distinguent les silhouettes des dîneurs, nombreuses, serrées au premier étage, au rez de chaussée et sur la terrasse. Des tables sont dressées sur le trottoir. Rémi dit à Lise que peut-être ils s'installeront à l'intérieur. Pour être plus tranquilles. Ils perçoivent la douceur de l'air après des jours de ciel gris, de bourrasques, de pluie. La journée a été ensoleillée. A travers les fenêtres, Lise, ce matin, alors qu'elle téléphonait à sa belle-mère, l'avait remarqué. Elle l'avait mentionné. Elle avait, à ce moment-là, commenté la clarté du jour. C'était nouveau par rapport à la veille, aux jours précédents. « Climat déprimant » lui disait-on. Elle revenait des plages d'Espagne et ceux qui étaient restés à Paris se plaignaient de la morosité. « Ces jours-ci ne ressemblent à rien », « Pas à l'été », entendait-elle, lorsqu'elle rencontrait tel ou tel alors qu'elle revenait d'Espagne. Le temps déplaisait aux Parisiens.
Lise et Rémi approchent du restaurant. Ils sont seuls pour la soirée. Leurs garçons sont partis quinze jours à la montagne. Ils participent à un stage annuel de chant. Le matin, en groupe, ils entreprennent de longues randonnées. L'après-midi ils répètent.
En l'absence des enfants, le plus souvent, Lise et Rémi en profitent. Ils dînent dehors.
Chaque soir, Rémi rentre du travail. Il tourne la clé dans la serrure. Dépose son cartable dans l'entrée. Le chien, avec fracas, se précipite vers lui. Il se débarrasse de sa veste, se lave les mains. Souvent il prend un verre, martini ou porto, ou bien whisky, en fonction des apéritifs restant dans les placards. Il se dirige vers la télévision et, une fois qu'ils sont ensemble, Lise et lui, tous deux, assis sur le canapé, il lui demande, c'est devenu rituel presque, si ce soir-là, encore, elle souhaite sortir. Sur le visage de Rémi, un sourire à peine ébauché est perceptible. Lise, dynamique, légère, lui répond. Elle veut bien. C'est évident. Elle est en forme.
Sur ce point, Lise n'hésite jamais. Elle est toujours d'accord. Dehors elle est capable de trouver son mari. Une fois attablés ensemble, Rémi ne peut s'éloigner. Ni détourner la tête. Avec Rémi assis bien en face, près d'elle, dans ces conditions-ci, bien précises, elle sait aller vers lui. Trouver les mots. Lui parler. Elle raconte sa journée. Elle exprime ses idées, ses commentaires, ses sentiments. Dans l'ordre. Dans le désordre. Selon le moment. Elle lui raconte ses illusions. Elle lui dit les commérages. Elle n'oublie rien. C'est vital pour leur amour. Il est nourri, ainsi, par le pont de mots qu'elle établit d'elle vers lui. Et Rémi, parfois, saisit la balle au bond. Parfois lui aussi prend la parole. Sa voix est sourde mais plus forte que celle de Lise. Parfois il répète les phrases, veut s'exprimer aussi. Lise donne le mouvement des mots. Elle permet alors que, parfois, Rémi empreinte ce chemin de la parole. Entre eux.
A la maison Rémi ne l'écoute pas. Son attention fuit ailleurs, attirée par la bande écrite des nouvelles brèves qui défile en bas de l'écran de la télévision, attirée par les flashes d'information, en français, anglais ou américain, cela dépend des chaînes. Ou bien les émissions des guignols attrapent son regard. Ou la caméra cachée. Ou bien la publicité le retient qui résonne plus fort dans la salle. Ou encore il est fatigué. La voix de Lise l'épuise. Il devrait la suivre mais n'a pas le courage. Il voudrait s'allonger, à demi, sur le canapé. Et Lise n'y parvient pas. Elle ne réussit pas, par ses mots, à retenir son attention. Le canapé est blanc. En L. L'un des côtés mesure plus de deux mètres. Lise, assise près de lui, là, sur le canapé est dépassée par la difficulté. Rémi ne peut maîtriser l'expression de son visage, ses traits expriment l'ennui. Et c'est trop dur pour elle. Elle ne trouve pas les mots.
Chaque soir, en l'absence des garçons, à la question de Rémi, Lise répond oui, bien sûr, ils vont sortir, c'est mieux, pour qu'ils se retrouvent, il en est conscient, non ?
Mais, en général, Lise précise aussi que s'il est fatigué, ils peuvent faire autrement. Il suffit que Rémi lui accorde une petite heure. Moins même. Une demi-heure, sans doute, ce serait suffisant. Elle sortirait des brochettes du congélateur. Elle ferait des pâtes aussi. S'il le désire, ensemble, ils peuvent rester. A la maison, aussi, il sera nourri. Elle est capable. S'il le faut.
Exceptionnellement, aujourd'hui, avant de sortir, Lise a demandé à Rémi s'il pouvait attendre un peu. Pas longtemps. Elle souhaitait, si c'était possible, terminer son courrier. Elle voulait en profiter. Elle venait à l'instant d'ouvrir les premières enveloppes. Et elle craignait, les jours suivants, d'être arrêtée. C'était dans l'ordre des possibles. Le lendemain, même, peut-être, elle n'y arriverait plus. Elle le voyait bien, ces derniers jours, les enfants étaient absents, elle avait du temps, et pourtant, elle avait laissé intact tout le paquet. Le courrier restait en attente depuis leur départ, depuis cinq jours maintenant. Elle pensait surtout à un chèque qu'elle devait, absolument à Mme Lafour. Elle ne pouvait reporter le paiement. Tarder davantage deviendrait gênant. Mme Lafour, par amitié presque pour Lise, s'était penchée sur le cas de Loïc. Elle avait établi son profil psychologique, un panorama de ses motivations, de ses qualités, de ses points faibles. Elle avait évoqué des pistes pour ses études futures. Mme Lafour avait passé du temps sur l'analyse des résultats et la facture, somme toute, était modeste. Lise, si c'était possible, voulait poursuivre, dans l'action, car elle ne connaissait pas l'avenir. Peut-être, plus tard, elle serait au-dessous de tout. Bloquée. Elle n'aurait pas le courage. Ou bien alors, elle prendrait du temps, sans compter. Sans mesure. Elle s'étalerait dans la journée. Les enfants absents, peut-être, elle ne trouverait pas, en elle, l'énergie pour avancer normalement. Peut-être ne fonctionnait-elle, en fait, que dans le stress, la contrainte. Avant l'arrivée de Rémi, elle s'y était mise. Elle avait enfin entamé le classement des enveloppes. EDF et France Telecom. Les assurances et le courrier du lycée. Elle avait aperçu la lettre de Mme Lafour. Et les publicités. Les catalogues par correspondance. Elle y était.
Rémi a été d'accord. Il a apprécié (au fond) le répit, les informations diffusées par la télévision, après le métro, après la marche habituelle depuis la station de la Porte Dorée jusqu'au boulevard Soult.
Au restaurant, assis face-à-face, séparés par une table en bois, carrée, recouverte d'une nappe blanche, ils sont au calme, éloignés des conversations et des regards. Derrière la vitre, des couples, des familles, des amis dînent dehors sur la terrasse. Une jeune fille au visage doux, juste sortie de l'enfance, face à un jeune homme semble pure et étonnée. Une adolescente blonde dont les cheveux sont tirés en arrière sourit et lit des extraits d'un dictionnaire franco-italien à son père, sa mère, attendris.
Lise parle de Claudine, une amie qu'elle rencontre à l'atelier d'écriture. Elle est posée et calme, douce, accomplie, à l'écoute. Les moments d'écriture sont, pour elle, un plaisir pur. Son textes sont ronds, amples, harmonieux. Son fils a trente ans. Il habite Trieste. Vit avec une amie. Entre Claudine et son fils, l'histoire d'amour dure toujours. Ce sont les mots de Claudine. Lise rapporte ses paroles. Elle commente. Elle est perplexe. Ainsi donc c'est possible ? Sur la durée, entre une mère et son fils, l'harmonie et la douceur, la bonté, le don, l'amour sans faille ? Possible ? Dans la réalité, là, tout près. Claudine habite à côté. Dans Paris. Dans le quatorzième arrondissement. L'amour entre une mère et son fils. Sans zizanie. Claudine y parvient. Depuis longtemps. Et même, cela semble facile.
Le fossé se creuse. Vertigineux. Entre eux. Le gouffre les sépare.
Rémi répond à Lise qu'il se souvient bien. Des années plus tôt, Lise travaillait encore et, chaque jour, elle rencontrait Christine Luna, l'une de ses collègues dont la vie n'était qu'agressions envers son mari, ses enfants. Christine Luna racontait à Lise et Lise racontait à Rémi. Il se souvient. Lise approuvait sa collègue. Lise se délectait. Lise se passionnait. Avec jubilation. Elle racontait à Rémi les scènes et les cris, les pleurs. C'était un plaisir pour Lise. C'était évident.
Rémi est dur. Dans l'instant, il craint sa femme. La rejette.
Lise comprend. Rémi lui parle de Loïc qu'elle surveille et contrôle, qu'elle presse de travailler au lycée, pour les résultats, pour les passages de fin d'année. Et puis, elle crie souvent, elle est nerveuse. Rémi est ulcéré. Loïc, son fils, n'a pas droit au cadeau magnifique d'une vie paisible. Lise ne le lui offre pas. Elle ne sait pas faire. Ou bien plutôt, non, au fond, c'est son plaisir à elle, sa jouissance, sa nourriture, sa pâture, de saccager et de gâcher les journées, d'ennuyer, de harceler, de faire souffrir, d'être sur le dos de cet enfant à tout instant. Son plaisir.
Rémi ne prononce pas ces mots. A la place, il parle de l'ancienne collègue de Lise. Mais Lise comprend. Il lui dit qu'avec une autre mère, son fils aîné mènerait une autre vie, emplie d'un amour plus présent, plus existant, plus évident. Elle fait du mal à Loïc, leur plus grand fils.
A l'intérieur, le corps de Lise est brisé. En de multiples minuscules morceaux qui se disloquent. Plus de mots entre eux. Les secondes passent. Silence. Qui dure.
Rémi jette un regard de côté. Il tente de décrypter l'expression de Lise dont les yeux ne sont pas dirigés vers lui. Ses yeux s'échappent, de biais, vers la gauche, vers la droite, sur le bord de la table, vers le bas, loin de lui. Elle se souvient, dix-sept ans plus tôt. Ils n'étaient pas encore mariés. Elle était reçue chez les parents de Rémi. Parfois Rémi, alors, la trouvait décalée et fuyante. Alors elle regardait à côté, en bas, sur la surface de la table. Elle évitait le regard de tous, de la famille réunie. Et Rémi souffrait.
Lise ne veut pas peiner Rémi. Elle ne veut pas que cette souffrance revienne à sa mémoire.
Le silence dure, pourrait se prolonger indéfiniment. Lise doit agir, bouger, se mouvoir pour s'extraire du gouffre. Elle fait l'effort d'aller chercher les mots. Et de lui expliquer pour revenir vers lui. Le rejoindre.
Elle lui dit qu'à l'époque, c'était vrai, elle parlait de Christine Luna. Mais c'était pour lui. Pour qu'il connaisse ses journées. A l'époque Lise, avec énergie, puisait, en elle, pour trouver les mots, le rythme, le fil du récit afin d'aller vers lui. Elle lui expliquait Christine Luna, elle décrivait sa souffrance, elle disait ce qu'elle même, Lise, en comprenait mais c'était pour eux, eux deux. Comment, sinon, tous deux auraient-ils appris, peu à peu, à se connaître ? A quoi, sinon, vivre ensemble? Lise n'était pas fascinée par le conflit. Elle n'approuvait pas Christine Luna. Rémi se trompe. Lise ne jouit pas de la haine.
Lise explique. Elle parle longtemps. Pour qu'il comprenne. Et la retrouve. Pour établir un pont au-dessus du gouffre.
Sur ce pont, ensemble, ils s'engagent.
Et Rémi lui parle de Ségolène Royal. Comment réussira-t-elle ? Il lui raconte les rumeurs et les commentaires officieux, les propos hors micro. Il lui dit l'avis de Jack Lang. Celui de Claude Allègre. Lise le trouve drôle. La vie politique est passionnante quand on en connaît tous les détails. Comme lui. Comme Rémi'
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