Lise Lasnère

Mais aussi l'émotion - livre 3

« Mais aussi l'émotion » est le récit sur quelques mois de la vie de Maude qui vit à Paris, est mariée, a deux enfants, Le lecteur l'accompa

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91856

Reliures : Dos carré collé

Formats : 11x17 cm

Pages : 317

Impression : Noir et blanc

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Mais aussi l'émotion - livre 3
Mais aussi l'émotion - livre 3
« Mais aussi l'émotion » est le récit sur quelques mois de la vie de Maude qui vit à Paris, est mariée, a deux enfants, Le lecteur l'accompa

Autour de Lise Lasnère

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Ses ouvrages
Résumé
« Mais aussi l'émotion » est le récit sur quelques mois de la vie de Maude qui vit à Paris, est mariée, a deux enfants, Le lecteur l'accompagne, de l'extérieur, dans sa cuisine, avec ses enfants, son mari, ses beaux-parents, sa mère, en vacances' La perception intérieure de Maude devient, au fil du temps, plus confiante et moins douloureuse. Cette lutte contre ses inquiétudes et obsessions quotidiennes constitue l'enjeu profond de cette chronique apparemment lisse mais intimement riche et intense.


Quelques extraits :

'Mercredi 25 avril, 19 heures.
Stratosphère.



Les vacances de printemps touchent à leur fin. Elles furent éblouies par un soleil qui inonda la ville, beau et tenace, exubérant, étonnant. Dans les rues, les passants, heureux, mangeaient des glaces. Les terrasses des cafés faisaient recette. Les Parisiens prenaient leurs petits paniers, leurs serviettes de bain, s'allongeaient sur les pelouses, pique-niquaient avec leurs enfants. Le magnifique anticyclone éclairait sans fin la capitale et la France.
Facilité.
Légèreté.
Lise n'enfournait plus ses pulls ni ses foulards ni ses gants dans son sac. Elle s'asseyait sur les bancs sans avoir froid, sans y penser.
La surprenante chaleur estivale du mois d'avril, superbe, odorante libérait des cris d'oiseaux dans les arbres, dans les parcs, sur les balcons. La radio, la télévision, les journaux informaient et inquiétaient : la planète se réchauffe ; la couche d'ozone épaissit ; le gaz carbonique s'accumule, très haut, dans les strates éloignées de l'atmosphère ; la banquise des pôles s'effrite ; le niveau des océans s'élève ; de petites îles du Pacifique vont disparaître ; les stations de sports d'hiver sont moroses ; les Français n'ont pas osé, faute de neige, aller au ski cet hiver.
Connaissant le contexte et ces considérations écologico-planétaires, Lise, près de Julien, dessine la sphère terrestre et les couches de l'atmosphère. Elle explique l'origine de la pollution pour le contrôle de physique de la rentrée. Elle ne saurait, en effet, quelles que soient les conditions d'ordre climatique (ou autres), perdre de vue les exigences scolaires.

Mercredi 25 avril, soir.
Humain.

Lise et Rémi arrivent en général après vingt heures au Léonard de Vinci quand les tables, denses, serrées, bruissent d'animation sur la terrasse. Ils choisissent alors d'aller à l'intérieur, plus calme, où ils peuvent bavarder aisément, les voisins de table étant juste à la bonne distance. Quand ils poussent la porte vitrée, ils inclinent légèrement la tête en guise de salut tout en évaluant l'agitation des différentes salles, à la recherche d'un endroit tranquille où ils ne risqueront pas non plus d'être oubliés car Rémi n'apprécie pas non plus quand le service est trop lent. Des exclamations de bienvenue les accueillent, lancées par le gérant, les chefs de rang, les nombreux serveurs. Ils sont connus, sont d'excellents clients. Imperceptiblement, ils hésitent. Leur regard balaie la salle d'un discret mouvement circulaire pendant que le personnel, sympathique, leur manifeste une exquise politesse, une gracieuse courtoisie commerciales, comme s'ils étaient vraiment fortunés.
L'ambiance est estivale, ce soir, bien que le mois d'avril ne soit pas encore achevé. lls arrivent plus tôt que d'habitude. Il n'est pas encore vingt heures et, pour le restaurant, la soirée ne fait que commencer. La terrasse est encore vide. Il semble à Lise qu'elle apprécierait une table ici et la caresse de l'air sur sa peau, le bruissement des feuilles des platanes sur la place Daumesnil, le rythme vif des talons qui claquent sur le trottoir de l'autre côté des buis et les étoiles tout là haut, invisibles, immuables, derrière la nuée lumineuse de la ville. Mais elle comprend Rémi qui craint l'indiscrétion et l'agitation alentour.
Ce soir, cependant, les tables étant toutes libres, tendues de nappes orange, parsemées de bougies et de fines tulipes rouges, ils conviennent de s'installer dehors, à l'extrémité du auvent, le long de la barrière de verdure qui les sépare de la chaussée.

Et ils entament leur broderie de mots, afin de se trouver.

Lise regrette que Rémi n'ait pris aucun jour de congé pendant ces vacances. Ils n'ont pas quitté Paris cette année car Loïc travaille tout comme l'année dernière quand il était en seconde. Lise est triste pour son mari. Il pourrait bien s'arrêter quelques jours. Elle le lui dit et aussi qu'elle est fautive. Elle pourrait être plus souvent avec lui, aller au cinéma par exemple. Julien, Loïc, elle-même, ont eu leurs occupations, ces derniers jours, avec le tennis, les révisions scolaires, l'écriture. Rémi n'a pas pris de bon temps. Chaque matin, il a quitté la maison pour déambuler dans des bureaux peu animés pour cause de vacances. Les dossiers, plus ou moins, étaient en sommeil. Lise lui dit qu'il a tort. Avec ou sans vacances, son salaire restera le même. Pourquoi faire des cadeaux à l'entreprise ? D'autant plus qu'il doit rester solide et supporter, dans la durée, un travail peu réjouissant. Il lui faudrait, absolument, de temps à temps, traverser quelques oasis de plaisir, quitter l'ambiance délétère, qui règne là-bas dans les bureaux de la direction. La campagne présidentielle bat son plein. Les décisions politiques de l'entreprise sont suspendues ainsi que le projet de fusion qui était prévu depuis plusieurs mois entre Réseau-télécom et Gat-finances, l'opinion publique devant à tout prix être ménagée. Dans ce contexte, les cadres dirigeants vaquent. Ils donnent le change. Rémi, spécialiste des matières financières et tarifaires, est l'interlocuteur des instances gouvernementales de régulation, constituées d'énarques plus ou moins jeunes qui sont perplexes eux aussi, désorientés, plus encore que le personnel de Réseau-télécom, interlocuteurs absents en réalité. L'inactivité forcée est soigneusement dissimulée. Une apparence d'action efficace et sophistiquée est affichée, envers et contre tout, recouvrant des strates d'ennui et de peur, d'hypocrisie et de copinage, de collusion et de faux-semblants, paysage quotidien de Rémi. Ces derniers jours, il aurait pu tenter l'aventure d'une semaine entière passée au club de poker comme il l'avait fait pendant les vacances de février. Il avait essayé différents types de stratégies repérées dans les livres. Une fois, il avait même participé à un tournoi sans regarder ses cartes pour apprendre à miser uniquement en fonction de sa position autour de la table et des réactions des autres joueurs. La semaine l'avait diverti. Pourquoi, a-t-il cette fois-ci, chaque jour enfilé son costume, noué sa cravate et gagné son bureau, si peu palpitant ?
- Je ne suis pas surhumain, dit-il à Lise. Je n'ai pas confiance. Je pourrais tomber.

Lise ouvre de grands yeux.

Immense événement, Rémi avait gagné, il y a plusieurs mois déjà, le premier tournoi auquel il avait participé. Il avait été porté par une vague d'innocence (d'inconscience ?). Les heures étaient passées, le tournoi progressait et il était resté modeste, donc très concentré. Il ne pouvait vraiment croire, minute après minute, que c'était lui, le débutant, qui demeurait autour des tables, qui surpassait les plus impressionnants des habitués. L'effet de surprise aussi l'avait favorisé. Les joueurs ne le connaissaient pas. Sa chance, son agaçante réussite irritaient et perturbaient le jeu de ses adversaires. Les gains de ce premier jour lui avaient procuré une confortable réserve financière. Il n'est pas question pour lui d'appauvrir, ne serait-ce que d'un euro, le patrimoine de la famille, le but premier du jeu consistant (au fond) pour lui, bien au contraire, à accroître l'aisance des siens s'il est possible. Mais Rémi, réaliste, sait que les pertes sont bien plus probables que les gains. C'est pourquoi il ne joue qu'en tournoi, la seule perte possible étant le montant de la mise initiale contrairement au cash-game où les liquidités sont absorbées au fil du jeu. Le cash-game ne le tente pas. Les pertes peuvent être massives, irrémédiables. L'idéal pour lui est de jouer en puisant dans ses réserves. Aucun manque à gagner n'est déploré et la famille n'est pas lésée. Le gain substantiel du premier jour, d'autres gains réguliers quand il termina, à plusieurs reprises, troisième ou second ou même encore premier, lui ont permis de continuer à fréquenter l'Aviation Club de Paris sans rien dépenser. Jamais Rémi n'oublie de calculer.
Le premier jour, l'un des joueurs, un médecin, était venu le féliciter. Comme lui, il débutait. Comme lui, il avait d'abord appris dans les livres. Rémi raconte à Lise que depuis, quelle que soit l'heure à laquelle il se présente au Club des Champs Elysées, le médecin est là, cartes en mains, autour des tables. Il ne porte plus de costume. Son allure est négligée. « Evidemment, il ne travaille plus, dit Rémi, il glisse, vers la déchéance. Moi non plus, je ne suis pas surhumain».
Il décrit un petit jeune homme qui jouait, un soir, à sa table. Plusieurs fois, il s'est éloigné pour chercher de l'argent, démarche qui est parfois autorisée pendant la première partie des tournois. Rémi, lui, par principe n'achète jamais de nouveaux jetons. Ainsi, il maitrise mieux ses pertes. Quand il ne peut plus suivre, il quitte la table. Après plusieurs allers-retours, le jeune homme est revenu, la mine défaite. Il a fixé les joueurs. « Je ne comprends pas, a-t-il dit, ma carte ne fonctionne plus. Je ne peux plus tirer d'argent ». Seul, hagard, il a quitté la table. Après son départ, les joueurs ont commenté : « Incroyable non? disaient-ils à Rémi, vous ne pouvez imaginer, au début, ce garçon était un génie, un calculateur sublime, une carrure de champion. Inconcevable, son type de jeu, imbattable. Un jour, il a pété les plombs ». L'expression est propre aux joueurs de poker. Elle figure dans les livres et signifie que soudain on ne sait plus jouer. On se laisser entraîner, submerger. On ne comprend plus pourquoi on a misé, pourquoi on surenchérit. La rationalité disparaît. On insiste. On perd.
L'ambiance est malsaine, insiste Rémi. D'autres jeunes hantent les lieux. Ils croient, dur comme fer, à leur réussite. Chez eux, ils conçoivent des programmes informatiques qu'ils font tourner des nuits entières sur leur ordinateur. Ils comparent leurs résultats statistiques avec ceux de leurs copains. Ils cherchent LA méthode, l'unique, pour gagner. Ils sont assidus, toujours présents eux-aussi. Rémi dit à Lise que c'est grave. « Ils n'ont même pas vint-cinq ans. Ils brûlent leur jeunesse. Que deviendront-ils plus tard ? Quel avenir pour eux ? ».
Rémi rapporte des bribes de conversation qui se tiennent entre deux manches ou bien avant le début des tournois. Il ne voudrait pas devenir comme certains. «Beaucoup vont mal, dit-il, qui ne cessent de rappeler tel coup, quinte contre deux paires de roi avec bad beat et surenchère. L'exploit date de quatre ans. Ils sont encore sous le choc' tournent pas rond». Il n'est pas surhumain.

Lise n'avait rien soupçonné. Elle ne sait que penser.

A la table voisine, tout près d'eux, une femme et une jeune fille s'installent. Un filet de contrariété, discrètement, s'insinue, sous l'épiderme de Rémi.
Lise affirme qu'il ne lui viendrait pas à l'idée de le pousser au jeu s'il trouve la situation un tant soit peu risquée.
Les chaises des deux femmes heurtent bruyamment le sol de la terrasse. Lise ébauche un léger sourire vers Rémi, qui signifie : «' rien de grave' pas important' tu verras' se passera bien' ». Elle grappille quelques gouttelettes du flot régulier de leurs paroles : «... passer mon son BTS mais... travailler en même temps... une telle a un petit ami...ah bon, ah bon... raconte... elle va très bien...vient de s'installer dans un studio... ».
Lise se penche vers Rémi. Elle chuchote que la proximité ne sera pas gênante. Au contraire, ce sera drôle même, par code interposé, ensemble, elle et lui, complices, de commenter, ou alors, au retour, à pied jusqu'à la maison, elle lui racontera ce qu'elle a entendu, imaginé à partir des quelques mots qu'elle aura happés, par ci, par là. Lise et Rémi sont assez près tous deux pour continuer à dérouler les sujets sans être gênés. En même temps, Lise s'amuse. Elle entend : «... Tu es contente de partir en vacances cet été?... Non, je ne pourrai pas... une mission à terminer... »

Le temps passe, tisse la trame d'une vaporeuse toile. Lise donne un ordre du jour à Rémi pour les tâches du week-end : des photos à tirer sur ordinateur (elle ne sait pas faire) et une ampoule spéciale qui doit être changée dans la cuisine (il faut démonter l'abat-jour fixé au plafond), acheter une friteuse, ce serait bien pour les enfants, ils seraient heureux d'avoir de vraies frites, le soir, bien plus fondantes que les frites à four.

La conversation traverse de paisibles paysages riants, changeants. Lise explique qu'elle voudrait retravailler ses textes autrement pour qu'ils progressent plus vite, plus facilement. Discrètement, elle rapporte à Rémi les propos qu'elle entend tout près d'elle, comment elle a deviné que leurs voisines sont des collègues de travail. En même temps elle porte à sa bouche de délicieuses noix de Saint-Jacques à peine humectées d'huile d'olive.
Rémi s'accorde une glace au chocolat arrosée de whisky irlandais. En général, ni Lise ni Rémi ne prennent de dessert. Ils vont si souvent au restaurant qu'ils essaient, à leur façon, de limiter les dépenses. Ils s'autorisent un menu ou bien un plat unique de la carte, sans entrée, ni dessert. L'économie est, il est vrai, anecdotique mais, psychologiquement, cette préoccupation a son importance pour Lise qui a conscience de mener une vie privilégiée. Ils dépensent, en effet, presque sans compter, disposent de professeurs particuliers, financent des cours de voile et de tennis, voyagent en auto-train quand ils vont en Espagne, reçoivent chaque jour la visite de la femme de ménage. Lise n'a pas le sens de l'argent, ni celui de la gestion des grandes masses d'un budget familial, alors il lui semble qu'elle ne doit pas exagérer ni faire n'importe quoi. Elle est influencée par son mari aussi qui, certes, exprime que le choix ou non d'un dessert n'a que peu de conséquences mais lui, dès lors qu'il est seul concerné, ne s'offre que peu de plaisirs personnels même si les sommes sont modiques. C'est un principe de vie. Il dit à Lise qu'elle devrait commander par Internet et non pas par téléphone pour une question de prix. Elle devrait aussi faire ses courses au marché où les produits sont moins onéreux. Il n'achète Le Parisien chaque matin que parce que Julien est un fan de football. Rémi est le fils de son père, pourvu des solides qualités fondamentales de la bourgeoisie. Pour ses dépenses propres, pour la gestion du ménage, il respecte l'adage selon lequel « il n'y a pas de petits profits ». Il le néglige, cependant, dès lors que ses enfants sont concernés. Lise, consciente de son incompétence en matière financière, essaie de prendre modèle sur lui, modestement, à sa façon, et des additions qui n'incluent pas de dessert, sur la durée, sont évidemment préférables.
Mais la question des calories intervient aussi. La silhouette de Rémi s'arrondit au fil des années et Lise possède une seconde nature, celle d'évaluer la richesse et la quantité de ses aliments, ce qui, pour elle, n'est pas un effort. Dans tous les cas, elle n'a jamais envie d'une quelconque sucrerie au restaurant puisque, dans ce cadre, elle n'est jamais bien loin du continent incandescent du bonheur. Son regard et celui de Rémi mènent ensemble une fluide chorégraphie qui accompagne les souples échanges de leurs paroles sur la mélodie du temps qui passe, le temps du dîner en tête à tête autour d'une table du Léonard de Vinci. Lise perd alors la sensation d'inexistence, de vacuité qui l'habite en profondeur, qui ne la quitte jamais. Vide en elle, plein chez les autres. Son existence est une lutte constante contre ce néant intérieur. Elle mène le combat en se remplissant, auprès des autres, à l'aide des paroles, en établissant un pont avec eux, avec les mots, pour que du plein passe de eux vers elle, comme déversé par un bienfaisant système de vases communicants. Au restaurant, avec Rémi, la sensation de vide s'estompe. Elle a le sentiment de vivre et, dans ces instants-ci, moins qu'à tout autre, elle n'éprouve le besoin d'être soutenue par la douceur des sucreries.
Ce soir, elle commande un tilleul-menthe pour accompagner Rémi quand il entamera son dessert.

Avant qu'ils ne quittent le restaurant, Lise aborde, de nouveau, le sujet du poker qui est maintenant devenu limpide à ses yeux, après réflexion, après avoir bavardé des frites et de la lampe de la cuisine, de son travail d'écriture, de la table voisine. En même temps, la question du poker a navigué dans son esprit, loin sur l'horizon, à peine visible, fragile silhouette. Elle a changé d'avis. Il a tort. Il craint d'être entraîné vers une pente dangereuse, de négliger son travail, de dépenser des sommes folles, de ruiner sa famille. Il imagine le pire. Lise prend son temps. Elle lui explique qu'il ne plongera pas. Pas lui. Il est trop intimement préoccupé par ses enfants. Trop sérieux. Il peut fréquenter les tables de jeu. Il s'est limité, jusqu'à présent à un tournoi par semaine et rentre tard le mardi soir, aux alentours de quatre ou cinq heure du matin quand il atteint la table finale. Lise lui accorde qu'il ne peut pratiquer davantage au risque de ruiner sa santé. Mais elle le rassure. Il peut placer la barre plus haut. « Prends des journées de congé, lui dit-elle, quand ce sont des jours normaux, attendus, convenus, les jours où tu peux, naturellement, t'absenter, quand tes collègues partent en vacances, ou bien les jours fériés. Prends les ponts, celui du 1er mai ou du 8 puisque Loïc et Julien vont au lycée ces jours là. Tes collègues prennent des réductions d'horaire. Fais comme eux. Adapte-toi aux usages de l'entreprise. Sois en congé aussi et va au poker. Tu évalues mal le risque. Je serai vigilante. Si, un jour, tu t'apprêtais à dévaler la pente, je le verrais. Laisse aller, un peu plus ». Lise répète et développe métaphores, digressions, parenthèses pour qu'il comprenne. Elle ne sait pourtant pas s'il la suivra sur ce terrain.
En revanche elle est d'accord avec lui pour dissimuler aux enfants qu'il joue au poker. Rémi a déjà plusieurs fois exprimé sa gêne en raison du modèle qu'il donne aux enfants. Lise n'avait pas perçu le danger mais, après sa description des tables de jeu, elle convient qu'il n'a pas tort. Désormais, pour les enfants, il jouera au bridge.

Lise s'absente, mène le chien jusqu'aux arbres les plus proches sur le trottoir. Elle revient, traverse la terrasse pour rejoindre Rémi. Les dîners s'achèvent. Les tables bruissent de conversations, de sourires et de regards échangés. Des mains frôlent des mèches de cheveux, des rires s'épanouissent. Les lèvres sont douces. Bientôt Rémi composera le code de sa carte bleue. Ensemble, ils quitteront le restaurant et, soudain, alors que les paroles mêlées, confuses, nourrissent un indistinct murmure, Lise perçoit un infime décalage entre elle et le monde, quelques microns, nanomètres, presque rien, un imperceptible espace.
Elle considère, en un fugitif instant, ce modeste et banal coin de terrasse munie du regard d'un voyageur qui découvrirait Paris, en 2007, un soir de la fin du mois d'avril. Elle croit éprouver l'émotion, la joie, le désir d'échange qui habiteraient ce visiteur émerveillé. Il percevrait le plaisir, transparente nuée planant au-dessus des tables. Le touriste serait jeune, bienveillant. Il viendrait de loin, porterait un regard neuf, admiratif sur la capitale. Il aurait forgé, bien avant de quitter son pays, des images d'un ailleurs idéalisé. Il serait touché par la ville abritant des hommes et des femmes capables (bien plus que dans son pays, lui semblerait-il) de goûter le temps qui passe. Comparant l'atmosphère nimbant cette modeste parcelle du monde, avec son propre cadre de vie, plus fade, plus terne à ses yeux, il savourerait sa rencontre avec des Parisiens anonymes, heureux autour d'un repas partagé entre amis, sur une discrète et banale place de la capitale, dépourvue d'attraits touristiques, vierge des amusements faciles habituellement présentés aux touristes. Il sentirait alors vibrer autour de lui les infimes scintillements du bonheur de vivre.
Cet étranger dans lequel Lise se glisse un bref instant, découvrirait Paris comme elle-même avait visité Istanbul trente ans plus tôt avec son père. Sylvain dirigeait une concession Volkswagen et un voyage de trois jours avait été offert par l'usine aux entreprises les plus performantes. Yannick Ramier l'expert comptable du garage les accompagnait. La douceur d'Istanbul, ses restaurants, ses réjouissances pour touristes, organisées sur la rive ouest du Bosphore, s'offraient à Lise, qui contemplait la ville, lieu de fêtes et de plaisirs alors qu'à l'époque, studieuse, elle passait sa vie dans sa chambre, alors qu'elle était happée par les inquiétudes du lycée. Elle avait été minée, les mois précédents, par la perspective du bac. Elle ne connaissait pas les sensations d'allègement, de douce transparence procurées par les boissons alcoolisées, n'était jamais allée dans une boîte de nuit. Sous le soleil d'orient, les gestes des Turcs qui ajustaient les amarres sur les quais du Bosphore, étaient lents, doux, empreints de grâce. Le soir, lorsque Lise dînait avec son père et Yannick Ramier, elle profitait des spectacles musicaux et dansants, formatés, sans doute, pour la foule des touristes qui séjournaient dans la ville mais elle croyait découvrir, à des milliers de kilomètres de Paris, une texture de l'air, une joie, une sagesse qui n'existaient pas dans sa banlieue dans le sud de l'Ile de France.

Lise et Rémi quittent le Léonard de Vinci. D'un même pas, ils dépassent le kiosque à journaux du rond-point des Glaneuses. Rémi raconte à Lise que le gérant est un dilettante. Il ouvre quand il a envie, souvent une fois l'heure de pointe passée, après les départs vers les bureaux. Souriant, sympathique, il tend Le Parisien à Rémi dès qu'il l'aperçoit.
Lise apprécie quand Rémi est détendu, loquace, ce qui n'est pas si fréquent. Quand il raconte des riens'

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Mais aussi l'émotion - livre 3
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