Lise Lasnère

VERS MON PERE

Début du roman :


Nous sommes le vendredi 16 juin 2000. Il est 12 heures 30. Je suis dans le petit bureau qui est situé au premier étage, ju

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91851

Reliures : Dos carré collé

Formats : 11x17 cm

Pages : 314

Impression : Noir et blanc

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VERS MON PERE
VERS MON PERE
Début du roman :


Nous sommes le vendredi 16 juin 2000. Il est 12 heures 30. Je suis dans le petit bureau qui est situé au premier étage, ju

Autour de Lise Lasnère

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Ses ouvrages
Résumé
Début du roman :


Nous sommes le vendredi 16 juin 2000. Il est 12 heures 30. Je suis dans le petit bureau qui est situé au premier étage, juste au-dessous de la cuisine. Je peux entendre, de loin, les enfants qui déjeunent avec Jeannette, la jeune fille qui s'occupe d'eux.
Pour réussir aujourd'hui, enfin, à commencer l'ouvrage sur mon père, j'ai dû m'isoler. Nous appelons cette pièce le " petit bureau ". Elle ressemble à un débarras. Avec de la poussière. Des livres ont été entreposés depuis longtemps par Marcel, mon beau-père, ainsi que des boîtes emplies de factures, de quittances. J'y ai entassé aussi des piles de livres, lus dans mon passé. Je rêve parfois de faire de cet endroit une pièce plus agréable.
Mais je n'ai pas le temps.
Nous sommes en juin 2000 et papa nous a quittés à la fin du mois de janvier 1996. Plus de quatre années sont passées. Une durée si longue.
Un environnement plus agréable serait plaisant. Mais ce serait du luxe. Depuis quatre ans, j'attends.
Peut-être, d'ailleurs, mon écriture n'est elle pas faite pour être confortablement installée. Elle est peut-être destinée à se glisser dans les failles de ma vie. Peut-être prend-elle sa place dans la cave ou au grenier, dans le cagibi, dans le désordre, dans le coin le plus sombre, au plus profond.
Je suis prostrée pour écrire sur mon père.
Je vais tenter de tirer les mots. Du plus profond de moi.
Etre cachée dans le noir, en retrait, recroquevillée sera peut-être ma position de l'écriture.
Je n'essaie pas d'écrire un bel ouvrage. Je n'essaierai pas de le raccourcir. Il me semble que je laisserai tout, les interférences entre l'écriture et ma vie quotidienne. Mon écriture " naturelle " quand je ne me surveille pas, tend à devenir une sorte de journal. Alors cet ouvrage sur papa ressemblera à un quasi-journal, le journal du temps qui passe, celui du temps de l'écriture, car je ne souhaite pas me contrôler, afin de laisser leurs chances aux moindres traces, aux traces les plus ténues, de venir affleurer à la surface, afin de laisser émerger les plus petits indices, les soubresauts de la mémoire, les fils les plus fragiles. J'essaierai d'approcher mon père le plus possible, dans la mesure de mes moyens.
Maintenant, dans l'obscurité, juste sous la cuisine, là où les enfants terminent leur repas, j'essaie de laisser émerger les traces.

Son départ fut un choc violent. C'était définitif et j'ai eu le désir immédiat, d'écrire un ouvrage sur lui. Je me préparais à l'écriture depuis plusieurs années. Le premier ouvrage qu'il me faudrait réaliser serait donc celui-ci. Je devais écrire sur lui parce qu'il était parti trop vite, parce qu'il avait été trop discret. Papa était cependant un homme qui a laissé de multiples traces. " Il a eu une vie magnifique ", c'est ainsi que s'exprime ma plus jeune s??ur Cathy. Il laisse derrière lui sa femme et trois filles. Cathy et moi avons évoqué, après son "départ", les traces qu'il laisse en nous. Il nous laisse toutes deux admiratives, béates devant lui. Il nous reste l'image d'un homme idéal, parfait, un homme qui a tout réussi, qui était moral, magnanime. Il nous laisse sûres de l'amour que nous éprouvions pour lui. Il nous laisse sûres de l'amour qu'il ressentait pour nous.
Il a laissé derrière lui, de multiples amis, des amis d'enfance, des amis qu'il avait connus pendant ses loisirs. Les traces existent aussi dans le souvenir de ceux qui ont travaillé avec lui, car, toujours, il restait lui-même, tout entier. Il ne faisait pas partie de ces gens capables, dans leur activité professionnelle, de laisser leur morale, leurs sentiments, leurs émotions à la maison.
Pourtant, ma vision de mon père est celle d'un homme en retrait, un homme, trop discret, pudique, effacé. J'ai manqué mon père.
Les traces qu'il laissait derrière lui ne changeaient rien à ce que j'éprouvais quand il partit. Je réalisai alors que je portais en moi, depuis toujours, cette impression de rendez-vous manqué. Tant qu'il vivait, j'éprouvais ce sentiment de façon plus diffuse. Je n'analysais pas. Inconsciemment, tout était récupérable. Il était là. Après son départ, l'évidence est apparue. Le rendez-vous était manqué. Il le resterait. Je devais m'employer à chercher mon père. Pour mes enfants aussi, je voulais essayer d'établir un pont, tenter de leur laisser un fil qui leur permette, un jour, de rencontrer leur grand-père.
Mon père était en retrait dans la famille. Il se situait derrière maman. Elle constituait le lien entre lui et nous. Il ne parlait pas de sentiment, sans doute parce qu'il était un homme. Il avait hérité du caractère masculin de son époque. Il était né en 1924. On éduquait ainsi les petits garçons. Mais cette discrétion n'était pas seulement une question d'éducation. Elle témoignait aussi de son caractère.
Dans la famille, il avait choisi de déléguer, beaucoup, à maman.

Depuis janvier 1996, date de sa mort, je me prépare à cette écriture. J'ai attendu que les conditions, le mode d'organisation de ma vie me permettent de commencer l'ouvrage. J'ai d'abord attendu d'arrêter de travailler. J'ai attendu d'être équipée en informatique. Puis il y a eu les rangements dans la maison. Ce fut long. J'avais accumulé tant de choses à classer, de travaux domestiques pendant la période où je travaillais. En mai 2000, j'y arrivais, j'y arrivais presque. Et puis il y eut encore un délai : l'appendicite de Julien, mon plus jeune fils, âgé alors de six ans. J'ai dû passer une semaine entière, jour et nuit, à l'hôpital Trousseau. Puis Loïc, mon plus grand garçon, qui avait neuf ans, a manqué l'école pendant une semaine. Il était fiévreux. Le médecin avait diagnostiqué une sinusite. Ce furent encore des journées où je ne pouvais pas m'isoler. Les vacances scolaires, les longs week-ends du mois de mai m'ont aussi retardée. Les vacances scolaires ne permettent pas l'écriture d'un ouvrage. Elles permettent seulement, plus ou moins l'écriture du journal.
C'est aujourd'hui le début. Il y aura devant moi encore avoir de longues, de multiples interruptions.
A la fin du mois de juin, interviendra la grande pause des vacances scolaires d'été. Je reprendrai ce travail au mois de septembre seulement.
Aujourd'hui après tous ces mois écoulés depuis janvier 1996, je commence. Je ne travaille plus. Les enfants vont à l'école. La maison n'est toujours pas en ordre mais on surnage dans le flou relatif habituel.
Depuis janvier 1996, j'y pensais.
Un jour, j'étais dans la voiture. Je revenais du travail. Le soleil brillait. Un début (possible) de l'ouvrage était venu à mon esprit.
J'ai l'impression d'avoir encore en tête les quelques phrases du début. Ces quelques phrases me faisaient pleurer.
Je me souviens que ce début était fluide, comme transparent. Par sa limpidité, il suscitait l'émotion.
La formulation exacte m'échappe.
Il semble me souvenir que la formulation était presque brutale, à cause de son évidence.
La formulation m'échappe et pourtant j'ai la sensation qu'elle est toute proche de moi. Je vais tenter de l'atteindre.

Je commencerai par :
Quand je réfléchis trop vite, je crois que papa est parti en janvier 1994. J'ai dû corriger plusieurs fois ce texte à cause de cette erreur sur les dates. Ce n'est qu'une sorte de lapsus. Papa a été enterré le 29 janvier 1996. Mon petit est mort le 29 janvier 1994. Dans mon esprit, ces deux départs sont associés.
Le jour de l'enterrement de mon enfant, Papa était debout devant la tombe. Doucement il a prononcé ces mots : " Je te rejoindrai bientôt. ". Deux ans plus tard, nous accompagnions mon père au cimetière de Tisy, pas très loin de la vieille église, comme s'il avait mis deux ans, jour pour jour, pour aller au bout du chemin.
Ce premier arrachement, celui de mon bébé, m'a assommée. J'ai été bousculée, frappée. Cognée. On ne m'a pas laissé me relever. Je n'ai pas compris ce qui s'était passé.
Ce fut quand je me penchai sur le lit de mon bébé. Même pas, non...
Je ne me suis pas penchée sur le lit de mon bébé qui ne vivait déjà plus. C'est Rémi qui a dû faire ce geste. Lui qui a dû le retirer de son lit.
Le moment plus précis de l'arrachement, a donc dû être celui où j'entendis la voix angoissée de Rémi dans la nuit, quand il me dit : " Viens voir Lise, Gilles va mal ". Ce fut dans le couloir, qui séparait notre chambre de celle de Gilles et Julien. Gilles et Julien étaient jumeaux. Ils allaient avoir deux mois une semaine plus tard.
Oui, ce fut peut-être très exactement cet instant-ci, l'instant de l'arrachement, le moment où le choc a rencontré ma vie, le moment où je pouvais me douter que la vie avait glissé, qu'elle avait fui. La vie s'était éteinte subrepticement.
J'ai le souvenir d'avoir eu mon bébé dans les bras. Je le tenais debout contre moi. J'essayais de le secouer. J'ai dû agir ainsi pendant quelques secondes à la maison. C'est le souvenir que j'en ai.
Très vite mes beaux-parents qui habitent au-dessus de chez nous, sont venus pour garder Loïc et Julien qui dormaient encore. Il devait être autour de 5 heures du matin, peut être six.
Nous sommes partis avec notre bébé. Je conduisais. Rémi devait tenir son enfant debout serré contre lui à ce moment là.
A l'entrée de l'hôpital Trousseau, je me suis arrêtée. Je suis descendue de voiture en courant. Je suis entrée dans la cage vitrée des gardiens disant que mon bébé allait mal. On m'a indiqué les urgences...
... J'ai aperçu, pendant des années, une vieille valise légère, dans une soupente, sous le toit, à Tisy. Elle ne fermait plus et contenait, en vrac, d'anciennes photos d'enfance et de jeunesse de Sylvain qui, pour la plupart, ne comportaient ni dates ni commentaires. Je les ai triées, j'ai reconstitué, dans la mesure du possible, l'ordre chronologique. Ce furent les jalons à partir desquels j'ai tenté de retracer la vie de mon père. Chaque nouvelle photo abordée donne lieu, pour la compréhension du lecteur, à une écriture en italiques. Les chapitres dépourvus d'italiques sont écrits sans support photographique.

Au début de 1925, Sylvain, né le 14 octobre 1924, a quatre ou cinq mois. L'esthétique est celle des photographes professionnels de l'époque. Un habit est négligemment posé sur l'enfant, qui découvre ses bras, ses jambes, ses pieds potelés. Sur son poignet, on aperçoit une gourmette. Une médaille, une longue chaîne sans doute, se profilent également sur le torse de l'enfant. Il est assis sur des coussins de velours, cossus, confortables. Sylvain, enfant, bébé. Son nez est fin. Ses yeux sont en amande, effilés. Plus tard les paupières seront lourdes, presque asiatiques. Il a le regard des enfants de cet âge, le regard vif, aigu, le regard ouvert, qui interroge, qui sonde.
Hortense a dû contempler cette photo de son fils, son premier enfant, avec un sourire extasié. Elle avait vingt ans. Elle était née dans le nord de la France, à Nouvion en Thiérarche. Son père était clerc d'huissier. Elle avait été élevée sagement, bourgeoisement, dans cette petite ville. Elle avait appris le piano, avait fréquenté l'église, assidûment comme les autres petites filles de son âge.
Son père l'avait couvée, gâtée. Sa fille était son trésor. La mère d'Hortense les avait abandonnés, tous les deux, alors que l'enfant était très jeune. Cet abandon, rare à l'époque, est un mystère. Dans notre famille, nous n'avions pas de précisions sur cet événement. Cathy, ma jeune s??ur, a un jour découvert une lettre, écrite par cette femme à sa petite Hortense. Elle lui écrivait sa tendresse. L'acte de naissance d'Hortense mentionne le frère de cette femme. Il était présent, à la mairie, pour la déclaration civile de la petite Hortense. Il cultivait des fruits et légumes. La mère d'Hortense n'était donc pas une passante, inconnue dans le village. Mais le fait est là. Sylvain n'a jamais connu sa grand-mère.
En famille, parfois (entre nous, entre femmes), nous brodions sur ce thème. Nous tentions de commenter. Nous étions intriguées. Mais nous manquions de matière. Nos commentaires étaient pauvres. J'essaie d'imaginer, maintenant, sans certitude. Je l'imagine, cette femme, coquette, séductrice. Peut-être, après la naissance de sa fille, est-elle tombée amoureuse. Peut-être a-t-elle suivi jusqu'au bout, par imprudence, par inconscience, le fil de son roman. Elle a fait ce qui était scandaleux à l'époque. Elle a tout abandonné pour son nouvel amour. Elle était jolie. Je me souviens d'un unique portrait d'elle qui figure dans les albums de famille (je ne les ai plus). Son visage était fin et doux, humble. Les femmes avaient ce type d'expression à l'époque lorsqu'elles étaient photographiées. Elle a légué sa beauté aux femmes de la famille, à sa fille Hortense, à sa petite fille Ghislaine (le second enfant d'Hortense). Peut-être leur a-t-elle aussi légué un esprit aventureux : j'imagine Hortense, lors de son mariage, heureuse de quitter le pays de son d'enfance pour rejoindre un monde plus brillant, plus riche, celui de la Champagne. Plus tard, le mariage d'Hortense fut durable, mais il eut des hauts, des bas. Hortense quittait son mari, le retrouvait. Ghislaine a voulu partir aussi. Elle a émigré vers les Etats-Unis. Toute leur vie ces deux femmes ont cru en leur beauté. C'était leur moyen d'action, de promotion. Je me souviens d'Hortense, ma grand mère, à la fin de sa vie. Elle croisait des hommes et me faisait comprendre qu'elle avait été remarquée, désirée. Hortense, Ghislaine aimaient séduire les hommes autour d'elles. Et, toutes deux eurent des relations emplies de cris, de haine, avec une même femme, ma mère, la femme qui leur avait pris leur fils, leur frère...
... Blouse blanche : rue de la lune.


Bertrand, lors de ma visite, avait évoqué Sylvain, âgé de dix-sept ans, en 1942, l'année où ils se rencontrèrent. Je rapportai ses propos le soir même, à ma plus jeune soeur : ' Sylvain marchait devant nous, sur le trottoir. Il était le seul à garder sa blouse blanche. ' Une image s'est alors dessinée à nos deux regards. Je la donne à voir, scène précisée au fil de notre conversation. Nous étions émues de nous trouver si proches alors qu'ensemble nous découvrions notre père arpentant la rue de la lune, pans de la blouse flottant au vent dans son sillage. La scène émergeait, à partir des mots, et non plus des silhouettes en noir et blanc d'une ancienne photographie.

Sylvain, sur un trottoir de Paris, près de son école, rue de la lune, devance un groupe d'amis. Il est vêtu d'une longue blouse blanche, ouverte, qui oscille autour de ses jambes au rythme de son pas. Il étudie dans son école d'électricité. Il a abandonné l'enseignement traditionnel où il ne réussissait pas assez bien. Il en était conscient. L'école, rue de la lune, toute nouvelle pour lui, est une nouvelle étape. Il revêt chaque matin sa blouse blanche, il s'installe au premier rang, écoute les cours. Et pendant les pauses, à l'heure du déjeuner, lorsqu'il sort avec les autres, Sylvain est le seul à garder sa blouse, impeccable de propreté. Il est fier. Il montre son appartenance à l'institution. Il marche d'un pas alerte, en tête de groupe, sous un ciel clair, lumineux, lavé par une légère brise. Il entraîne les autres.
Il marche à la tête de sa promotion. Il aperçoit un café pour y acheter un sandwich. Il entraîne le groupe. Il aperçoit un coin de rue amusant là-bas. Il l'avait déjà remarqué. Il va leur montrer. Il marche vite sur le boulevard, si vite qu'il sent la fraîcheur du vent sur son visage. Ses cheveux sont balayés vers l'arrière de sa nuque. Le bonheur de l'existence est en lui alors qu'il arpente légèrement, presque sautillant le pavé de Paris. Les autres plaisantent : ' Eh Sylvain ! Pas si vite ! Où nous emmènes-tu ? Qu'y a-t-il donc à voir ? ' Quelques mètres devant, il répondait : ' Vous verrez, il y a un coin là bas, à l'angle de la rue. On a le temps. On y va. On reviendra. On sera à l'heure pour le début des cours après '.
Il avance. Il fait partie du groupe. Le port de la blouse est une façon de se sentir plus assuré. Il est heureux de progresser.
Il marche.
Il ne regrette rien. Tant pis pour les études longues. Eric poursuit les siennes, pour devenir professeur de gymnastique. Pascal lui aussi étudie, sans problèmes. Son avenir est assuré à la suite de son père fortuné, dans le milieu des affaires. Ils verraient tous les deux. Une autre voie est possible. Peut-être un jour, il les rattraperait d'une façon ou d'une autre. Un jour il sortirait bien du rôle du lutin si drôle, irrésistible. Lui aussi ferait quelque chose de sa vie.
Il le sentait en avançant et en les entraînant tous derrière lui...
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