Jean-Pierre CRESPIN

Jean-Pierre CRESPIN

J'aime bien la musique qu'on écoute à deux, pas plus. J'aime la poésie de Rilke quand elle est dite à la radio par des voix féminines. J'aime encore la douceur des paupières grises des oiseaux morts que je caressais quand mon père revenait de la chasse. J'aime croquer les grains de poivre noir qui restent aux dents après les tranches de saumon au genévrier. J'aime être seul. J'aime l'idée que l'on m'oublie. J'aime me rendre compte que mon enfance est enfin terminée. J'aime regarder les paysages larges, regarder les gens qui vont ailleurs et ceux que j'aime au fond des yeux. J'aime les jambes des filles quand elles sont en jupe. J'aime que l'on ne me comprenne pas. J'aime décevoir ceux qui se souviennent que j'existe. J'aime attirer jusqu'à la folie, jusqu'à l'excès d'osmose. J'aime séduire mais furtivement. J'aime les situations insolites et les gestes qui deviennent dérisoires par manque de suite. Je n'aime pas lire, d'ailleurs je ne lis plus. Je n'aime pas avoir envie des filles, elles qui n'ont plus jamais envie de moi. Je ne regrette pas de m'être isolé au grand oubli des murs d'une maison cachée au fond d'un parc. Je suis peut-être au bord d'une rencontre que je n'imagine pas. Je ne parle plus. Je dors avec l'odeur humide et d'ombre de mon salon bureau chambre. Je ne mets jamais de chaussettes ni de sous vêtements moi non plus. Je n'ai pas de cheveux. J'aime les voitures blanches avec des gros moteurs silencieux. J'aime la pluie sur les tuiles lorsque je suis au grenier. Je ne m'habitue jamais. Je n'aime les villes que si je n'y connais personne. Je n'aime pas parler avec les garçons qui ont les mêmes goûts que moi, seulement les filles, de mon âge de préférence. J'ai un autre nom et je n'ai plus le mien, plus du tout. Je ne travaille presque pas. Je pourrai vivre comme ça jusqu'à la fin. Ma vie active est sûrement achevée. Mon seul contact amical durant ces dix dernières années est mort depuis un an. Il me racontait de temps en temps ses projets de film. Il me faisait des pâtés en croûte et me faisait toujours goutter du nouveau pain. Il arrivait toujours à en trouver du nouveau dans des boulangeries à la mode. On le dégustait en silence, avec du beurre, avec du chocolat, avec du gras de canard et toujours du vin blanc. On se saoulait de mots et de whisky écossais. On était toujours chez lui. Parfois, il venait me chercher très tard avec sa décapotable. Je n'ai vu sa femme qu'une seule fois, à Paris, le soir où nous étions allés acheter des vêtements. Cette fois là, nous avions décidé d'acheter des pantalons, des chemises, des vestes et manteaux pour le restant de notre vie. Au moins lui, il a tenu' Le salopard ! Je me demande s'il ne savait pas déjà son cancer lorsque nous avons parié. Mais moi je tiens le coup avec mes pulls irlandais. Je n'ai que de vieux tableaux flamands du 16ième siècle. J'aime particulièrement les Francken. Je n'aime pas que l'on me tutoie, je n'aime pas que l'on me parle anglais. Mes vases sont toujours chinois et les couverts de la maison sont tous en argent. Je me souviens que tu avais horreur de ça. J'ai choisi de ne plus avoir de famille ascendante à enterrer, ni à la Pâques, ni à Noël pour bouffer et s'embrasser. Je crois que mes yeux ne changent pas mais j'ai souvent mal au dos le matin. Mon corps et devenu maigre mais je suis resté épais de corpulence. J'aime bien écrire mais je me cantonne à de la poésie. Je ne crois pas qu'elle soit très bonne mais j'aime l'écrire en silence rythmé, en secret. J'ai parfois un peu honte de me prendre pour Blaise Cendrars. Je ne fume maintenant que des cigares Zino n° 9 et j'attache beaucoup d'importance à ce que la cave ne soit jamais vide, et toujours à la bonne hygrométrie. Je bois beaucoup. Je n'ai jamais rencontré le facteur. J'ai presque oublié le village de mon enfance, et mes parents, et mes frères. J'ai presque oublié d'où je viens, enfin il ne me reste que des anecdotes qui en revanche ressurgissent souvent depuis quelque temps. Je ne produis plus rien. Maintenant je suis arrêté, loin, aux autres pages du reste de ma vie, ouvert à l'ennui des étés, vulnérable aux rigueurs de la solitude, au film de mes souvenirs.

Vous aimerez aussi

Cet auteur n'a pas publié de livre pour le moment.