Ludovic Mir

Ludovic Mir



C'est par une fraîche journée de février, à la fine pointe de l'aube, que naquit Ludovic Mir.

Il fallut toute la persuasion de Maman Mir pour convaincre Papa Mir que ce rejeton fripé, rachitique, braillard, au teint olivâtre et au crâne aussi velu qu'une coquille d'??uf était bien la chair de sa chair, le sang de son sang. « Il n'est pas beau mais c'est notre enfant », avait larmoyé la maman.

De très faible constitution, Ludovic contracta toutes les maladies infantiles ; et c'est lors d'une petite fête familiale que, profitant de la distraction des convives pour s'en aller écluser les fonds de verres en cuisine, le rejeton connut sa première biture ainsi qu'une vilaine chute dans les escaliers de la cave. Certains racontent aujourd'hui qu'il aurait fallu davantage que les quelques points de suture qui lui furent appliqués par le médecin de garde pour le guérir des conséquences du choc de sa boîte crânienne avec la cinquième marche.

A l'école, ses camarades le laissaient tenir le rôle du gardien de but lors des matches de football dans la cour de récréation, car c'était à ce poste qu'il se montrait le moins pénible, et il ne devait de le tenir qu'à la mansuétude de l'instituteur, qui avait horreur qu'on s'en prenne aux plus petits. Pour le malheur de Ludovic, les buts étaient tracés à la craie sur les murs, et chaque tir un peu violent lui valait une rencontre brutale tantôt avec le ballon, tantôt avec la brique, mais le plus souvent avec les deux s'il lui prenait la témérité de s'interposer. Et lorsqu'il s'en abstenait, le but inscrit lui valait à coup sûr remarques acerbes et quolibets.

Pour tenter d'endurcir son gamin, Papa Mir lui fit connaître les joies du scoutisme, mais Ludovic n'était jamais prêt ! Il fut renvoyé de la troupe faute de pouvoir prouver que la menue monnaie qu'il avait patiemment mise de côté sur son argent de poche pour s'offrir le dernier Bob Morane ne provenait pas des deux troncs de l'église du village qui avaient été fracturés le dimanche précédent, peu après l'office.

Après de très longues études secondaires au cours desquelles ses différents professeurs de gymnastique abandonnèrent l'un après l'autre, malgré une ferme volonté initiale d'y parvenir, tout espoir de réussir enfin à lui apprendre à nager, à sauter plus d'un mètre en hauteur, à rester en équilibre sur une poutre et à lui faire admettre qu'une galipette n'a pas valeur de saut périlleux ; Ludovic prit la décision d'entrer dans le milieu du travail.

La loi sur les obligations de milice l'attendait au tournant ! Notre gaillard connut alors les joies de l'uniforme, de la marche au pas, de la ration de combat et de la piste d'obstacles. Il connut aussi les suppressions de permissions qu'entraînent inévitablement la perte du fusil, le manque de cirage sur les godasses et le refus de grimper au mur d'escalade. C'est là également qu'un sergent-instructeur découvrit que, contrairement à ce qu'il avait toujours cru, menaces, punitions et réprimandes sont parfois impuissantes face à l'entêtement à n'apprendre ni la brasse, ni le crawl. De toute façon, comme le disait Ludovic, « il n'était pas dans la marine ».

Enfin démobilisé, le jeune Mir ' qui n'était déjà plus si jeune au demeurant ' s'offrit une virée mémorable d'une semaine entière au cours de laquelle il perdit sa carte d'identité, son pucelage et ce qui lui restait de sens des réalités.

Ayant trouvé un petit boulot peinard, Ludovic passe le plus clair de son temps ' lorsqu'il n'est pas assis sur un banc public, masqué par un journal et des lunettes fumées pour avoir l'air d'un agent secret russe en mission spéciale ' à écrire des sottises sur son ordinateur et à les publier pour se donner l'illusion qu'il est enfin quelqu'un.