Patrick Eillum

Patrick Eillum

Vous imaginez le Dr Spock en selle ? Patrick Eillum, oui. En quelque sorte. Dans son recueil « Le dernier homme sur Terre se déplace à vélo », le Fivois entrechoque deux passions, le biclou et la science-fiction, pour faire jaillir des nouvelles futuristes, sortes de rencontres du troisième cycle.

PAR SEBASTIEN BERGES

Si Patrick Eillum avait écrit 2001, Odyssée de l'espace, l'intelligence artificielle Hal n'aurait pas été jouée par une bête loupiote rouge. Elle aurait eu les traits, racés, high-tech, impénétrables, d'un vélo à assistance positronique Stanley K. Ca ne s'est pas fait. Le Lillois de 49 ans a donc pris ses responsabilités. Il rendra au vélocipède la place qui lui revient dans le genre littéraire de tous les possibles : la science-fiction.

Dans Le dernier homme sur Terre se déplace à vélo, pas de soucoupes volantes. Mais des deux-roues pensants. Et des cyclistes opprimés, persécutés par la « tyrannie des zhoteaux », fichés par le despotique empereur Jean de Nagy-Bocsa le Second... Ou encore des « cyclorésistants », soulevés contre « la domination des moteurs » après « l'appel du 18 juin 2040 ». « Ce qui me plaît, c'est de changer de style et de forme à chaque fois, note l'auteur, apôtre de la contrainte fertile façon Oulipo. Plaidoirie, journal, discours... Si je ne m'imposais pas de règles, je n'y arriverais pas. » Défi très surmontable pour qui s'est attelé à une courte réinterprétation de Roméo et Juliette où les amants de Vérone portent guidon et dérailleur. Patrick Eillum, en somme, a un petit vélo dans la tête - dans son cas, c'est un compliment.

Il rechigne à donner son vrai nom. « On vous range tout de suite dans des cases, regrette ce chargé de diffusion auprès de compagnies artistiques. J'aimerais qu'on juge ce que j'écris, pas moi-même. » Anneau de pirate, rouflaquettes, blouson de cuir ouvert sur un T-shirt Siné, les Lillois le reconnaîtront peut-être. Les Fivois sans doute. Figure du Mont-de-Terre, le bonhomme est à la fois rocker, conseiller de quartier Verts et président d'une tripotée d'assos successives, les Foulées fivoises, les Voisins en fête, les Raisons de Fives, la FCPE, etc.

Patrick Eillum, « anonyme » hyperactif, trouve encore le temps de cultiver un jardin secret : « J'écris depuis toujours.

» Un beach cruiser va lui offrir de céder pleinement à ce penchant.

En 2006, Patrick Eillum craque pour l'un de ces énormes cycles américains, avec pneus démesurés taillés pour la plage et guidon XL pour caler sa planche de surf. « C'était pour la frime. Pas besoin de 4x4 pour ça. » Une roue voilée va le mener jusqu'aux portes de l'Association droit au vélo. Il adhère illico. Et découvre L'HeuOvélO, le journal de l'ADAV, qui ouvre ses colonnes aux fictions des adhérents. Le nouveau membre commence à publier ses nouvelles, fruits des noces entre la petite reine et une autre passion : la SF.

« J'ai toujours aimé ce rapport à quelque chose qui semble à la fois impossible et très vrai, comme dans les romans de Jules Verne », confie le presque quinqua. Il récite sans peine les trois lois (« en fait, quatre ») de la robotique d'Asimov, connaît sur le bout des doigts le salut vulcain de Star Trek.

Forgée par les ouvrages de Philippe Ebly dans la Bibliothèque verte, dont il a patiemment rassemblé la collection, son inclination ne faiblira pas. Et tant pis si, malgré le décloisonnement culturel, « être fan de SF ou de hard-rock peut encore être une maladie honteuse ». Lui s'en fout, amateur de cinoche qui révère la SF « drôle, accessible à tout le monde » de Retour vers le futur, chante les louanges des plus sombres Fils de l'homme et District 9, ne crache pas pour autant sur un « bon nanar » carabiné de temps à autre. Les références, Patrick Eillum en truffe ses histoires courtes, serrées comme un bon café, cocktail joyeux d'activisme cycliste, de sabir scientifique et de private jokes. Son recueil auto-édité quasiment bouclé, l'homme travaille maintenant à transcrire ses nouvelles en une lecture-spectacle. Premier avant-goût à la fin du mois, lors du festival D'ailleurs et d'à côté à Villeneuve-d'Ascq. Avant d'intégrer, il l'espère, la programmation de Lille3000.

Pendant ce temps, il enrichit sa besace de nouvelles. Souvent inspirées par des rencontres, « avec ces histoires qui vous sautent au visage ». Quand ce n'est pas l'actualité. Il avoue avoir récemment sauté au plafond en apprenant qu'une particule avait été flashée au-delà de la sacro-sainte vitesse de la lumière. La nouvelle, un coup de tonnerre pour les spécialistes, a fait pschitt. Nous, on imagine déjà un vélo qui ridiculiserait un photon au sprint et défierait l'espace-temps. Bon, à plus de 300 000 km/s, il va peut-être falloir se mettre en danseuse. '