Roman Durok

Qu'ai-je fait de mon enfance

Un extrait du livre:
13
Le temps de la débâcle



J'avais à peine six ans quand la Deuxième Guerre mondi

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62049

Reliures : Dos carré collé

Formats : 14,8x21 cm

Pages : 417

Impression : Noir et blanc

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Autour de Roman Durok

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Résumé
Un extrait du livre:
13
Le temps de la débâcle



J'avais à peine six ans quand la Deuxième Guerre mondiale éclata à mes côtés, vide de bon sens comme était le début de mon existence, avec l'occupation des terres françaises et la folle inconscience des hommes.
Je n'ai ni connu l'envergure des grandes batailles, ni les affrontements rapprochés. Ni d'ailleurs les bombes qui semaient la terreur, ni ces méchants soldats qui sont venus répandre la peur et l'effroi.

A la lumière de mes yeux de jeunot, je n'ai vu qu'un aspect superficiel des choses, sans pouvoir mesurer le degré de leur gravité. Il est évident que je ne voyais pas de la même façon que les grands.
Je mentirais à dire que dans notre quartier rien ne se produisit, que la guerre passa sous notre nez, non ! Présente dès l'incursion dans notre quartier, elle mit une population dans la panique au point de la faire plier bagage.
Ainsi, j'ai vu bon nombre de familles de ma cité déserter leur maison au premier coup de canon.
' Venez donc avec nous ! criait-on à la ronde.
Au bruit de bottes allemandes qui se rapprochaient dangereusement, un bon nombre de gens prirent la clé des champs. Un barda arrimé aux arrières, ils fuyaient par crainte de se voir appréhender par ce Teuton envahisseur qui délirait, bousculant tout sur son passage. Les plus optimistes, pour ne pas dire les plus sensés, décidèrent de ne pas bouger, convaincus de l'inutilité de l'exode qui prenait l'air d'une débâcle. Et nous les imitâmes en nous contentant d'observer le spectacle dans la rue.
Déterminé dans son choix, mon père haussait les épaules en les regardant passer, et répondait à chaque sollicitation de l'un ou l'autre qui le priait d'en faire autant :
' Non ! Désolé, nous ne partons pas avec vous.
Je revois encore la rue en plein désordre. Harnachés, empêtrés de valises, ils se pressaient tous de déguerpir en courant presque, jusqu'au dernier s'éloigner et disparaitre en bas de la chaussée. Tandis que le gardien des mines se démenait à hurler :
' Restez ! Mais restez donc ! Je vous en prie, ne partez pas comme ça !
En raison de ce foutu charbon, il avait reçu la consigne de les retenir coute que coute. Plus de mineurs, la production était fichue, la fosse s'arrêtait, et cela ne devait pas se faire.
Nous étions une minorité à prendre le risque de rester pour voir arriver les machines de guerre. Dans notre rue, seulement nos voisins prirent la même décision.
Assez indécis au départ, ils eurent envie de suivre le chemin de l'exil.
' Oui ?
' Non ?
' Peut-être ?
' Et vous, qu'est-ce que vous faites ?
' Nous ! Nous restons là, précisa mon père.
' Alors nous aussi ! Après tout, nous verrons bien.
En retrouvant la rue anormalement silencieuse et déserte, l'envie d'être parmi ceux qui abandonnaient d'un triste regard leur chaumière m'effleura un court instant. Les pauvres, ils ne savaient pas encore qu'elle serait dépouillée de tous leurs biens, dès leur dos tourné.
Je ne vais pas faire un dessin de ce qui survient quand on laisse une porte ouverte aux charognards.
Il est vrai que le monde est fait d'individus sans vergogne, qui profitent à dépouiller leur prochain à la moindre occasion.
A sept ans à peine, je faisais également partie du lot malgré moi.
Quelques raids de petite envergure me firent vider d'abord les poulaillers avoisinants laissés à l'abandon. Puis, je m'initiai à dévaliser les boutiques dans la grand-rue.
En découvrant à terre tout ce tas de denrées périssables qui trempaient dans une mare gluante faite d'eau, d'huile, d'alcool et de bien d'autres produits, je ne vous dis pas quel gâchis monstre cela représenta.
C'était un effroyable carnage auquel la poignée restante d'habitants de la cité se jeta à corps perdu dans une mêlée confuse. A seul fin de récupérer le maximum. Et sans avoir à se soucier du spectacle lamentable engendré, en faisant voler en éclats tout le toutim des étalages.
J'avais personnellement le loisir de me mêler parmi eux. Non pas à faire comme eux. Mais à m'occuper des friandises qui allaient satisfaire ma gourmandise d'enfant bien souvent démuni.
Puis, un jour, j'en fis plus spécialement pour mon voisin reconnu pour être assez à cheval sur les principes du chrétien qui va à l'église, et ne vole en aucun cas son prochain.
Usant de ma naïveté, il me héla en douce à mon passage, me priant de passer au « dock du Nord », un magasin d'alimentation générale au bas de notre rue, pour que je lui apporte une bouteille de vin. Et, bien sûr, il l'a eue en toute discrétion.

Tout y est passé en un temps record.
A la fois, les résidences des commerçants et des particuliers furent visitées de fond en comble, sans que la maréchaussée parvienne à enrayer le mécanisme.
Je me souviens avoir amassé avec mes copains une grosse quantité de bonbons dans une chambre inoccupée à cette époque à la maison, au détriment de ces malheureux fuyards qui avaient déguerpi au premier coup de semonce. Entre nous, nous pouffions de rire en nous gavant sur leur compte, ravis d'avoir vidé tous les bocaux encore intacts à notre portée, sans avoir à rendre compte à personne.
Les malheureux, où étaient-ils et que faisaient-ils ?
L'Histoire démontre la déroute totale de ces errants, qui ressemblaient à une horde de fourmis suivant à la file indienne le sentier de la fuite' et du désespoir.
Engoncés de fardeaux hétéroclites tels des ânes d'expédition, ils longeaient en rangs désordonnés le bord du fossé. Sur des routes encombrées, ils étaient à la merci de mitrailleuses trépidantes et meurtrières que crachait l'aviation légère à la croix gammée. Elle surgissait par surprise en rase-mottes dans un vrombissement sinistre, y semant la panique et la mort.
C'est en vérité un crime crapuleux que de s'en prendre à la population civile. Je ne peux pas oublier ce que les rescapés encore nous racontent, en retraçant à peu de choses près le malheur des uns qui périrent en cours de route, et la chance des autres qui réussirent à s'en sortir, non pas sans avoir souffert.
Quoi de plus vrai de constater que des générations entières n'avaient pas encore digéré la Première Guerre mondiale, que voilà soudain une deuxième qui leur tombait sur la tête. Avec un ennemi similaire ressurgissant cette fois-ci par le biais d'un idéaliste conquérant, qui voulait dominer le monde à la manière d'un : « Napoléon des Temps modernes. »
Après avoir souffert le martyre dans la bouillasse des tranchées, « nos poilus », en partie, se retrouvèrent non l'arme à la main, mais sur les routes à fuir les premiers cette calamité qui revenait se coller à leur peau. Et peut-être aussi les premiers à tomber les bras au ciel, implorant le bon Dieu que cela finisse une bonne fois pour toutes, parce qu'ils en avaient ras le bol.

Dans notre cité des mines, on était sous l'emprise d'une compagnie de soldats allemands, qui installa une batterie de canons en haut du terril, pas loin de chez nous. Dès lors que les avions alliés passaient dans le ciel pour accomplir leur mission, elle se mettait en branle surtout la nuit, tandis que nous étions réveillés en sursaut, puis blottis dans un coin de la cave.
Le couvre-feu était de rigueur. Dès le soir tombé, les patrouilles se succédaient au bruit de bottes légendaires, attentives et répressives à l'insoumis qui tardait à rentrer chez lui.
Une seule bombe lâchée par erreur alla démolir la boutique d'un magasin de confection à l'entrée de la commune d'Harnes. Ce qui représentait une bagatelle, en comparaison de la ville de Lens qui ne cessa pas de subir des bombardements à répétition, avant tout du côté de la gare.
Il faut bien dire que nous fûmes presque peinards à attendre le dénouement, tandis que d'autres gens plus visés endurèrent toutes sortes d'atrocités que le monde entier connait.
Il est incontestable que de la race juive a eu la plus grosse part du gâteau, en perdant d'une façon infâme et indescriptible une forte population dans des lieux horribles conçus pour les exterminer.
J'avais le bonheur de n'être pas marqué de cette « étoile de David » imposée et visible sur toutes les poitrines de tous ceux qui avaient le malheur d'appartenir à cette espèce humaine. A moins d'un miracle, elle était acheminée comme du bétail vers une fin abominable.
De descendance germano-polonaise, on aurait pu penser que j'étais un des leurs, rien qu'en me faisant baisser le slip, mais ce n'était heureusement pas le cas pour moi. Je n'avais pas le prépuce sectionné.
On arrêtait forcément hommes et enfants de cette manière.
C'était une preuve suffisante pour décliner leur identité, et les envoyer directement à la déportation sans grand espoir de retour. Pour ainsi dire, leur pratique ancestrale, mise en application dès la naissance du garçon, se retournait contre eux.

Je pense que nos immigrés polonais eurent aussi la vie dure avec « la Gestapo ». Un service à la tête de mort redoutable qui s'occupait du sort de tous ceux qui étaient susceptibles d'être du même bord.
Dans le malheur déjà à ne pas pouvoir joindre les deux bouts, nous ne prenions certainement pas garde des rafles qu'elle organisait pour passer au peigne fin tout le quartier. Néanmoins, nous restions quand même sagement planqués à la maison pour l'éviter, afin de ne pas nous faire prendre pour des autres.
Nous mangions à la fortune du pot selon la santé du portemonnaie, et la bonne volonté du commerçant. Jusqu'au jour où le rationnement est apparu sous forme de tickets ouvrant droit à un strict minimum. Déjà nous serrant la ceinture en temps normal, la restriction nous avait contraints à nous pencher un peu plus sur ce que mon père, en tant que pêcheur émérite, avait le mérite de nous apporter sans trop de difficulté.
' Poisson frais ! Qui veut de mon poisson ?
Oui ! J'avais déjà ma part en tant que larbin de service, mais dans ces circonstances, nous eûmes de la chance d'avoir sur la table une abondance de divers poissons, qui nous aidèrent beaucoup à assouvir notre faim.
Nous ne faisions plus la fine bouche en avalant ce que la mère nous cuisait.
Du goujon à l'ablette, de la brème à la tanche, ou de l'anguille au gardon le plus apprécié, j'ai gouté à toute cette faune aquatique de rivière ou d'étang de bon appétit, malgré cette grosse arête qui venait au travers de ma gorge. Elle venait me rappeler le seau de poissons et cette eau dégoulinant sur mes fesses, les jours où je devais aller aux commissions.

Je me suis un peu avancé à dire qu'il ne s'est rien passé chez nous, alors que me revient une anecdote assez drôle et pas moins originale, sur ce que mon père fit pour se sauver d'une situation désastreuse, qui aurait pu le mener tout droit aux travaux forcés.
A une période plus avancée de la guerre, les Allemands reçurent la consigne de réquisitionner de la main-d'??uvre. Elle était indispensable pour faire fonctionner leurs propres usines en mal de produire des armes, ce dont ils eurent besoin pour maintenir leurs forces de frappe.
Méticuleusement, ils déclenchaient des coups de filet par surprise, à l'étonnement de ceux qui avaient à trainer dans les rues. Ou bien même s'introduisaient directement chez l'habitant, obligeant tout homme valide à faire son baluchon et les suivre sans discussion.
Il y avait pas mal de malchanceux qui partirent bosser en Allemagne, sans avoir la chance de passer à côté comme ce fut le cas de mon père.
Il était rarement à la maison sauf pour y semer la panique. Posté de nuit, il rentrait de la mine assez tôt le matin, avalait sur le pouce un léger casse-croute, et enfourchait sa bécane en filant retrouver le calme de son étang, sans trop se soucier de ce qui pourrait lui arriver. Il menait sa petite vie en gérant son temps : la nuit au boulot et la pêche dans la journée, jusqu'à ce jour pas comme les autres.
Au lieu d'être normalement parti au bord de l'eau, il est peut-être resté pour réparer sa gaule, son pneu de vélo crevé, ou avait l'intention de remettre une couche en déclenchant une nouvelle scène de ménage, je ne sais pas trop.
C'est vers dix heures du matin que tout s'est s'enchaîné.
Mon père était assis près du poulailler en train de fumer sa clope tranquille, lorsque de la rue quelqu'un se mit à crier :
' Sauve qui peut ! Cachez-vous ! Les voilà qui reviennent !
En l'entendant, ni une ni deux, je le vis se redresser d'un bond prodigieux tel un ressort qui se détend, puis se mettre à courir à toutes jambes vers le jardin.
Allait-il détaler au plus loin en escaladant la clôture du voisin, et traverser la parcelle de terrain pour disparaitre rapidement en empruntant la rue d'en face ?
Non ! Sur le coup, j'ai eu tort d'y avoir pensé un instant. A la place, sans aucune hésitation, je le vis s'enfouir sous un tas de fumier en pleine décomposition, d'où s'échappait, en de minces filets vaporeux, une fumée nauséabonde à vous retourner les tripes en moins de deux.
D'un merveilleux instinct de conservation, cette idée lumineuse le fit réagir sans trop réfléchir. Il avait trouvé une issue assez surprenante le long de l'allée, pendant ces quelques secondes d'une course effrénée.
Qui aurait pu se douter d'une telle initiative ?
On ne l'avait pas vu. Et il venait de sauver sa peau, du moins sa liberté.
Il sentit ce jour-là un parfum de bassecour. Le danger écarté, nous avons ri de bon c??ur, devant un père qui rapatriait la cuisine, en nous priant de lui apporter une grande bassine d'eau pour qu'il puisse se décrotter.
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